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Le portier de Chris Pavone

by Bruno del Puerto

Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.

Connaissez-vous le Bohemia ? Dans cet immeuble luxueux, au cœur de Manhattan avec vue sur Central Park, habitent des hommes d’affaires, des financiers, de nouvelles et d’anciennes fortunes. Ils ne sont pas riches, mais ultra-riches. Chicky, portier de son état, compte vingt-huit ans de service au Bohemia. Auparavant, il servit dans les Marines. Son corps vermoulu s’en souvient. Veuf inconsolable, père de deux grandes filles, Chicky a accumulé les dettes en raison des frais médicaux de sa défunte épouse et des frais universitaires de ses enfants. Alors, il a dû prendre des risques… Comme Whit Longworth, propriétaire au Bohemia à la tête d’une entreprise de ventes d’armes peu soucieuse de la morale et de la légalité. Son épouse Emily voudrait quitter ce psychopathe. Pourquoi ne pas vivre avec Julian, l’un de ses voisins du Bohemia, séduisant quinquagénaire et galeriste devenu son amant, dont le seul défaut est d’être marié ?

Chris Pavone © Sam McIntosh
Chris Pavone © Sam McIntosh

Autour de ces personnages (et de quelques autres), Chris Pavone signe avec Le portier (qui vient de paraître) un roman noir virtuose où, le temps d’une soirée et d’une nuit, la violence va tout emporter. Car au-delà des règlements de comptes intimes se déroulant au Bohemia, le quartier menace d’être occupé par des manifestants et des émeutiers mobilisés après la mort d’un jeune Noir tué par la police.

L’argent et la peur

Au-delà d’une intrigue savamment menée et construite, ce roman dresse un tableau pénétrant de l’Amérique contemporaine, « un monde de fous » où la haine – à défaut des richesses – est la chose la mieux partagée. Aux délires wokistes des uns répond l’hystérie MAGA des autres. On déboulonne les statues de Christophe Colomb, une blague de mauvais goût peut être synonyme de mort sociale, les vérités alternatives sont le nouveau mot désignant les mensonges. Le racisme, l’égoïsme, le cynisme et la lutte des classes sont à l’œuvre. Un néocapitalisme transforme « les pauvres en endettés à vie ». Le portier offre aussi un portrait saisissant de New York où la spéculation immobilière a transformé la ville en un gigantesque Monopoly.

Par bonheur, l’auteur de Deux nuits à Lisbonne ne tombe pas dans le simplisme du roman à thèse. Son humour, son sens de la formule (« Dans cette ville, à partir d’un certain niveau de richesse, il était quasiment inenvisageable de ne pas être démocrate. », « Parfois, on avait l’impression que l’Amérique avait fait du chemin. Pour arriver nulle part. ») sont au service de personnages complexes évoluant aux marges de la loi. Chacun a ses secrets. L’argent et la peur, « l’effondrement de tout ce qui est respectable » dictent les comportements. Evidemment, tout cela finira dans le sang. On imagine ce que les frères Coen de la grande époque auraient fait du Portier. A défaut de le voir au cinéma, il faut le lire.

Christian Authier 

Le portier  •  Gallimard, Série Noire


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