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Schmattès de Guillaume Erner

by Bruno del Puerto

Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.

Schmattès de Guillaume Erner

Savez-vous ce que signifie « schmattès » ? Le mot désigne les « fringues » en yiddish. Et ces fringues vont être le fil rouge du nouveau livre de Guillaume Erner, présentateur des Matins de France Culture, auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels La Souveraineté du people et Judéobsessions. Il ne s’agit pas en l’occurrence de n’importe quelles fringues, mais de celles qui furent longtemps confectionnées dans le quartier du Sentier à Paris où les diasporas juives – « les Séfarades arrivés après-guerre et les Ashkénazes arrivés avant mais décimés pendant » – s’implantèrent et y inventèrent le prêt-à-porter.

Guillaume Erner © Roberto Frankenberg : Flammarion
Guillaume Erner © Roberto Frankenberg / Flammarion

Le Sentier de la gloire

Né en 1968 au sein d’une famille où l’on travaillait depuis plusieurs générations dans le « schmattès », Guillaume Erner mit ses études entre parenthèses – école de commerce à Toulouse, thèse en sociologie – pour œuvrer à son tour dans le Sentier à une époque où les anciens métiers du textile et le monde de la mode sont en pleine mutation. Nous sommes dans les années 1990 qui voient la victoire du capitalisme globalisé. Voici le règne du « fétichisme des marques », du « culte de la tendance », de l’« obsolescence accélérée des marchandises », le moment où la valeur d’échange supplante définitivement la valeur d’usage grâce au commerce des signes et des symboles.

Pour sa part, le jeune Erner va devenir commercial puis directeur général de La City, marque de prêt-à-porter féminin dont le succès foudroyant suit ou accompagne ceux de Kookaï, Morgan, Naf-Naf ou Sinéquanone. Son rôle consiste entre autres à ouvrir des magasins. L’argent circule, vibre, brûle les mains et les esprits. Au Sentier existe « une économie tricolore : blanche, grise, noire » qui va du « légal » au « pas légal du tout » en passant par le « limite légal ». Pour convaincre les mauvais payeurs, on menace d’« envoyer un Albanais » qui n’est pas toujours Albanais, mais dont les capacités de persuasion sont les mêmes que celles prêtées aux citoyens de ce riant pays.

Chaque mois, il faut payer sept-cents salaires. On jongle avec les chiffres et les lois. Evidemment, tout cela finira mal. Après l’ivresse de la réussite et de l’expansion de La City viendra la gueule de bois. Le 8 septembre 2001 a lieu la première rencontre entre Erner et un juge : 250 millions de dettes, des accusations de « faillite frauduleuse, cavalerie, escroquerie au détriment des banques ». Le recours à un ténor du barreau, Hervé Temine, n’est pas superflu.

Un monde disparu

Entre l’autobiographie et la sociologie, Schmattès entraîne le lecteur à la découverte de « la basse couture » et de la révolution économique à l’œuvre dans ce milieu. « A petite échelle, le Sentier a donné à voir ce que le capitalisme mondial allait devenir : mobile, opaque, flexible, inégal, brutal. Là où l’idéologie libérale promettait la liberté, on voyait déjà la précarité. Là où l’on parlait d’innovation, on expérimentait la violence sociale nue », note l’auteur. De ce laboratoire aussi surgira la morale des nouveaux temps : « mépriser les hommes, broyer les marques, et produire n’importe quoi pour encaisser le plus vite possible ». Avec une agilité et une finesse permanentes, Guillaume Erner passe de la théorie à la pratique, de la digression qui éclaire au détail qui résume tout. Il dialogue en compagnie de Karl Marx, Emile Zola ou Walter Benjamin. Sa petite histoire de l’industrie textile ne néglige pas le roman familial, notamment à travers l’évocation de son père, « né très pauvre et mort plutôt riche – enfin, riche pour un communiste », dont la petite entreprise fut laminée par le marketing. L’art du portrait fait des étincelles. On rencontre « David, le faussaire élégant », « Salomon, le transitaire », « Momo, le recycleur de chutes », « Isaac, le tailleur fantôme », le courtier en faillites, le garagiste…

Si Guillaume Erner fait naturellement un détour en évoquant le film La Vérité si je mens ! de Thomas Gilou, c’est plutôt au Scorsese des Affranchis ou du Loup de Wall Street, que l’on songe à la lecture de cette comédie humaine électrique, drolatique, où le sens de la formule croise un humour noir à la Billy Wilder, où la mélancolie et la nostalgie ont leur part. Hommage au Sentier et au « rôle que nous avons joué dans la création et la diffusion du mauvais goût français et mondial », ce récit redonne « souffle et vie à un monde disparu ». Comme d’autres, Erner vit avec ses fantômes, ses « dibbouks », « ceux qui ne sont jamais revenus des camps : les cousins, la tante, le vieil Abraham, Hélène Igla, la résistante assassinée par les nazis ». Leur présence habite ses pages car « à quoi bon vivre si l’on ne ressuscite pas les morts » ?

Au terme du voyage « dans le métier du chiffon », l’ancien responsable de La City constate : « Je suis sorti du Sentier, mais le Sentier ne m’a jamais quitté. » A l’instar du Corps de la France de Michel Bernard, de Boire et déboires en terre d’abstinence de Lawrence Osborne ou de Feria d’Ana Iris Simón, Schmattès est de ces livres inclassables, totalement singuliers, à la croisée des genres et des inspirations, que les lecteurs s’échangeront tel un sésame, un mot de passe.

Christian Authier 

Schmattès •  Flammarion


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