Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
L’Autoroute de la Fraternité de Nicolas Hasson-Fauré
Traverser l’ex-Yougoslavie du nord au sud, parcourir en bus 1 170 kilomètres en empruntant l’ancienne « autoroute de la Fraternité et de l’Unité », emblème de la Yougoslavie du maréchal Tito : tel est le motif du premier livre de Nicolas Hasson-Fauré qui vient de paraître. Mais que diable allait faire ce journaliste et photographe indépendant, né en 1990, dans cette galère ? L’auteur de L’Autoroute de la Fraternité confesse une vieille passion pour les Balkans compliqués et une décennie de voyages dans la région ont répondu à son intérêt porté à « cette mosaïque de peuples et de religions sur un territoire somme toute assez petit aux marges de l’Europe et aux portes de l’Orient ».

Souvenirs de guerres
Pour ce périple, il a donc choisi de suivre le tracé de cette autoroute ouverte à partir de 1950 qui, en sillonnant quatre des six républiques constitutives de la République fédérative socialiste de Yougoslavie (la Slovénie, la Croatie, la Serbie et la Macédoine), était censée symboliser l’unité du pays par-delà les nationalités et les religions. Succédant au Royaume de Yougoslavie (1918-1941), la Yougoslavie de Tito a ainsi rassemblé par la force des peuples chez lesquels les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale (notamment les massacres de masse commis par l’Etat indépendant de Croatie, créé par les nazis et leurs alliés oustachis, contre les Serbes, les Juifs et les Roms) étaient encore à vif. Comme également l’affrontement entre les Partisans communistes de Tito et les Tchetniks, monarchistes serbes menés par Draža Mihailović qui constituèrent le premier mouvement de résistance armée au nazisme.
Mais les souvenirs de la Première Guerre mondiale, dont la mèche fut allumée à Sarajevo, comme ceux des empires austro-hongrois et ottoman n’étaient pas si éloignés non plus. Puis, de 1991 à 1995, la Yougoslavie se disloqua dans le sang sous la pression des revendications nationalistes et ethnico-religieuses avant que la guerre de l’Otan en 1999 contre la fédération yougoslave (réduite alors à la Serbie et au Monténégro), faisant face à la rébellion militaire albanophone de l’UCK au Kosovo, ne se solde par l’indépendance de la province yougoslave et le nettoyage ethnique des Serbes, des Roms et autres minorités non albanaises.
Laisser le hasard venir
C’est d’ailleurs cette mémoire longue, conflictuelle, diffuse et prégnante à la fois, qui va fournir l’une des matières du récit de Nicolas Hasson-Fauré fasciné par les « interactions entre l’hier et l’aujourd’hui », les « fantômes du passé », la façon dont « les événements d’un temps révolu façonnent les destinées » et « orientent les devenirs ». Sa méthode est buissonnière, vagabonde, et par là même très littéraire : « laisser le hasard venir », s’ouvrir à « des échanges qui se laissent dériver tranquillement, qui vont là où ils vont ». De la Slovénie européisée à la Macédoine du Nord où l’on se réfère à Alexande le Grand en passant par la Croatie si prisée par les touristes, l’auteur déjoue les clichés, entraîne le lecteur vers des sentiers peu fréquentés, enchaîne les rencontres. La Yougoslavie titiste est oubliée, reniée, mais ce passé commun survit au-delà des échanges économiques par la culture, la gastronomie, des produits de consommation courante, des traces « discrètes, presque effacées ».
Dans ces pays au nationalisme sourcilleux, voire échevelé, on croise cependant des résurgences du monde d’avant, des portraits de Tito ou des objets publicitaires évoquant les Jeux olympiques d’hiver de Sarajevo de 1984. Les rivalités mimétiques et l’exacerbation des petites différences ne sont pas parvenues à effacer un héritage et des façons de vivre. Chez certains, ce qu’on a appelé la « Yougo-nostalgie » subsiste car le régime de Tito, en dépit de la répression parfois féroce, représentait aussi la rupture avec Staline, le non-alignement, le multiculturalisme, le socialisme autogestionnaire, un certain développement économique et une ouverture vers l’Ouest avec le tourisme ainsi que la possibilité pour les citoyens yougoslaves de voyager.
Supplément d’âme
Il y a mille bonheurs de lecture dans ce kaléidoscope saisissant au passage « la grâce de tous ces moments suspendus, ces instants qui font le sel d’un voyage, qui lui insufflent un supplément d’âme ». A Zagreb, « moins facile à aimer que Belgrade la volcanique, Belgrade la tempétueuse » ou que Sarajevo « qui convoque l’histoire à chaque coin de rue », Nicolas Hasson-Fauré éprouve « le sentiment d’appartenir à un endroit donné » et choisi, ce qui est une façon pour le voyageur d’être enfin chez soi. A Belgrade, on a conservé des bâtiments témoignant des bombardements de l’Otan. La chanteuse Ceca, ancienne épouse du criminel de guerre et mafieux serbe Arkan, assassiné en 2000, est toujours une star du turbofolk.
« J’ai marché avec les fantômes au point de les connaître, j’ai marché avec les fantômes au point de croiser les miens », confie l’auteur, sorte de promeneur solitaire et solidaire dont l’art et la manière évoquent Nicolas Bouvier, Patrick Leigh Fermor ou Jean Rolin. Qu’est-il allé chercher dans ce pays qui n’existe plus ? Sans doute le rêve d’une harmonie, le songe d’une réconciliation, à l’image de la Yougoslavie qui était « l’utopie de gens vivant ensemble. »
L’Autoroute de la Fraternité • Payot

