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Orchestre national du Capitole de Toulouse • Tarmo Peltokoski / Alexandre Kantorow

by Bruno del Puerto

En effet, Tarmo Peltokoski dirige le concert de clôture de la saison à la tête des musiciens de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse dans deux œuvres phares soit, le Concerto pour piano et orchestre n° 4 de Beethoven avec le pianiste Alexandre Kantorow, suivi d’un monument, la Symphonie n° 6 “tragique“ de Gustav Mahler. C’est pour le samedi 30 mai, à 20h à la Halle.

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Orchestre national du Capitole / Tarmo Peltokoski © Romain Alcaraz – OnCT

Nous ne nous plongerons pas dans la carrière de ces deux jeunes musiciens. Le pianiste français Alexandre Kantorow a déjà conquis tous ceux qui ont pu assister à ses concerts depuis ces toutes dernières années venant après sa consécration dans le concours Tchaïkovski où il gagne le Premier prix et le Grand Prix en 2019. Le public de la Halle, mais aussi tous les autres bien sûr l’ovationnent à chacune de ses prestations. En un mot, il a conquis les foules, et par son piano, et par son charisme. Quant au Directeur musical de l’ONCT, et chef d’orchestre Tarmo Peltokoski, tout juste âgé de 26 ans, il nous rend chacun de ses concerts, inoubliable et, pleins d’interrogations !

Concerto pour piano et orchestre en sol majeur n°4, op. 58
I. Allegro moderato
II. Andante con moto
III. Rondo vivace

Sa durée : 17’ puis 5’ et enfin 10’

Alexandre Kantorow © Sasha Gusov
Alexandre Kantorow © Sasha Gusov

La composition de ce concerto a vu son achèvement courant 1806. Entre 1801 et 1809, cinq concertos pour piano seront composés, un cycle essentiel dans l’Histoire de la musique. Le Troisième fera basculer dans le Romantisme, et les deux derniers seront sous le signe de la Liberté. On sait que Ludwig van Beethoven a, comme on dit, plusieurs plats au four. Les premières esquisses de ce Quatrième remonteraient à 1802. Fait capital, me semble-t-il, sa surdité s’accentue hélas de plus en plus depuis le début de ce dix-neuvième siècle. Il y aura une audition privée chez un prince mécène, bien sûr, le dénommé Lobkowitz en mars 1807 suivi d’un concert public au théâtre An der Wien le fameux 22 décembre 1808, une mémorable soirée avec le compositeur au piano. Seront interprétés en première audition la Cinquième et la Sixième et le Concerto n°4 ainsi que la Fantaisie chorale. On parle même d’extraits de la Messe en ut majeur et on aurait chanté le Ah ! perfido

Le concerto fut joué une autre fois à Leipzig en 1809 et on a pu lire comme commentaire : « …cette œuvre de Beethoven est la plus merveilleuse, la plus étrange, la plus artistique, la plus difficile de toutes celles qu’il a écrites ». Le commentateur souligne “la pureté indescriptiblement expressive “ de l’Andante et“ la joie puissante qui s’élève sans contrainte du Rondo vivace“.

Bizarrement, c’est, en nos jours, un concerto moins apprécié par le “grand public“ que le Troisième ou le Cinquième mais par contre, davantage par les “connaisseurs“.

Original, cet allegro moderato de départ l’est aussi par l’entrée du piano : contrairement à la tradition concertante de l’époque, où l’arrivée du piano est toujours précédée d’un long tutti orchestral consacré à l’exposition des différents thèmes, c’est le soliste qui débute seul et après cette brève introduction, il se tait ! nous ne l’entendrons plus pendant les trois minutes suivantes. Ce premier mouvement va durer entre 17 et 19 minutes alors que les deux suivants seront au total sur une quinzaine et enchaînés.

Sans équivalent dan l’œuvre symphonique de Beethoven, l’andante est à la fois le mouvement le plus court et le plus dramatique des sept concertos qu’il aura composés. Il atteint une forme de sommet car piano et orchestre y alternent dans un dialogue aux accents d’une gravité telle que qu’aucun concerto n’en a jusqu’à présent fait entendre. « Espace et temps, ici, ne font plus qu’un. » Acte I – Parsifal

Orchestre National Du Capitole Cr‚dit Pierre Beteille
Orchestre national du Capitole © Pierre Beteille

Comme les autres finale, c’est un Rondo qui s’enchaîne avec son caractère vif et brillant, triomphant même, avec un tempo particulièrement rapide. La virtuosité du soliste apparaît comme…indispensable. Les trompettes et les timbales absentes de l’Allegro moderato entrent en scène, venant renforcer l’orchestre pour lui donner plus de couleur et de brio. Un climat de désinvolture libre et fastueuse anime le thème initial, et plus encore la progression de ses entrées aux cordes, piano, tutti, et le développement. La démarche affirmée du Rondo tout entier se met en contradiction et refuse l’angoisse tragique et sublime qui l’a précédée.

On laisse de côté ici, les problèmes de mécanismes de piano una corda ou tre corda, ceux de cadences, de pianos utilisés.

Orchestre National Du Capitole : Tarmo Peltokoski Romain Alcaraz
Orchestre national du Capitole / Tarmo Peltokoski © Romain Alcaraz – OnCT

Tragique, trop tragique la Sixième de Gustav Mahler  

Tragique, c’est ainsi que Mahler qualifie lui-même cette Sixième dont la noirceur semble indispensable à son évolution. Truffée d’écueils, nécessitant un effectif orchestral hénaurme, d’une durée d’environ quatre-vingts minutes, la virtuosité éblouissante et la débauche d’énergie que la Sixième en la mineur porte en elle ne tolèrent aucune approximation pour une exécution réussie, exigeant des musiciens un engagement sans faille, une sorte de « à la vie, à la mort ». Tous les musiciens de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse auront à cœur que les propos de Winston Churchill soient vérifiés : « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur. »

L’entendre en concert est une chance car aucun support ne peut rendre les dimensions aussi exceptionnelles, la complexité de la partition et les innombrables interventions des instruments.

« La symphonie doit être comme le monde ; elle doit tout embrasser. Le mot lui-même signifie pour moi la construction d’un monde avec tous les moyens techniques disponibles. Chacune est un microcosme qui veut refléter le Grand Tout. » et ailleurs : « Ma sixième posera des problèmes dont la solution ne pourra être trouvée que par une génération qui aura connu et vraiment assimilé mes cinq premières, (…) Ce sera pour nos critiques une dure noix à croquer. »

Effectif orchestral : Participent à l’aventure, 5 flûtes, 5 hautbois, 5 clarinettes, 5 bassons – pas moins de 8 cors, 6 trompettes, 4 trombones et un tuba – une harpe – les pupitres de cordes qui démarrent avec 8 contrebasses soit 60 cordes au total au moins et un nombre impressionnant de percussions, timbales, cloches, cloches de troupeau, glockenspiel, xylophone, célesta, et…marteaux. Une caricature parue au moment de la première viennoise représente le compositeur auprès d’un ensemble de percussions extravagant, avec cette bulle : « Ciel, j’ai oublié la corne d’automobile, il faut que j’écrive une autre symphonie ! »

Mais pourquoi jusqu’à huit cors ? C’est Anton Weber qui a mis à l’honneur cet instrument. Dans la musique romantique, il symbolise la forêt et, par extension, toute la nature. Paysage à lui tout seul, il chante pourtant, dans une tessiture de ténor ou d’alto, des phrases volontiers prosodiques. Il est omniprésent dans l’œuvre de Gustav Mahler. Et pourquoi des cloches de troupeau ? Dans cette symphonie, elles retentissent à plusieurs reprises, et mêlées aux sonorités de la harpe et du célesta, elles restituent la paix surnaturelle des alpages, la lévitation solitaire vers le cosmos et l’infini.

Ainsi transmuée en musique séraphique, la Nature offre à ce « déraciné en mal d’asile protecteur » une patrie d’infortune : « Je suis trois fois un exilé : comme natif de Bohême en Autriche, comme autrichien en Allemagne, et comme juif dans le monde entier.»

L’un des traits les plus attachants de Gustav Mahler, c’est bien son amour de la nature, communicatif et intense, un lien immarcescible. La forêt, la montagne, l’idylle pastorale et la fureur primitive hantent son œuvre et surgissent aux moments les plus inattendus. Ce “compositeur d’été“, comme il se définissait lui-même, qui consacrait la totalité de ses vacances à l’écriture de ses symphonies, et de ses lieder, s’isolant alors en pleine nature, a réussi, non seulement une évocation descriptive, mais encore, tel dans cette Sixième, un enseignement philosophique rempli d’originalité musicale.

Gustav Mahler par Moritz Nähr à l'âge de sa Symphonie n° 6
Gustav Mahler par Moritz Nähr à l’âge de sa Symphonie n° 6

Gustav Mahler est le directeur de l’Opéra de Vienne lorsqu’il compose cette Sixième, tournant essentiel dans la production du musicien. Il la commence l’été 1903 pour ce qui est des trois premiers mouvements et elle est achevée un an plus tard, au cours de l’été 1904, pour constituer les quatre mouvements dans l’ordre suivant, adopté définitivement :

Allegro energico, ma non troppo environ 20’
Scherzo: noté wuchtig (pesant) 13 ‘
Andante moderato 14’
un finale « Sostenuto ; Allegro moderato ; Schwer « Lourd »; « Marcato ; Allegro energico ». plus de 30’

Remarque : certains chefs jouent l’andante en deuxième position. Tout chef qui se mérite l’a enregistrée soit près de 180 !

La période est tranquille et féconde : au faîte de sa gloire à Vienne, le maître est incontesté à la tête de l’Opéra, il adore sa fille Putzi, sa femme, Alma, attend un autre enfant, Gutki qui naîtra le 15 juin 1904. Pourtant, bien des pressentiments assaillent le compositeur, qui vit là de grands moments d’angoisse dont sa musique se fait l’écho. 1904, il achève les Kindertotenlieder, « Chants des enfants morts », œuvre prémonitoire s’il en est puisqu’il perdra sa fille aînée trois ans plus tard. On explique généralement ce trouble par le fait que, très superstitieux, Mahler supportait mal les révélations autobiographiques que ses partitions pouvaient renfermer ou laissaient deviner.

La Sixième passera par une succession de moments psychologiques variés qui aboutiront à la chute finale, car elle constitue bien un véritable effondrement. A l’exception du mouvement lent, paisible déclaration d’amour à Alma, c’est une œuvre résolument noire, qui nous emporte vers l’abîme dès l’implacable rythme de marche du tout début. La détermination du premier mouvement s’achève dans le finale par une défaite dont rien ne vient adoucir l’amertume. Ce finale, monumental de plus de trente minutes, avec ses deux coups de marteau glaçants, (il supprimera le troisième !) est une des plus longues constructions mahlériennes. Une phrase écrite par Mahler un quart de siècle plus tôt, en 1879, permet, paraît-il, de l’éclairer un peu : « J’ai gravi le sommet des montagnes où souffle l’esprit divin, je me suis promené dans les près, bercé par le son des cloches du bétail. Mais je n’ai pas pu échapper à ma destinée. »

La création a lieu à Essen, le 27 mai 1906 sous sa propre direction (tandis que Paris attendra pour sa première audition le 18 octobre…1966 !!). Son épouse racontera que, pour la première fois, elle estima que Mahler avait mal dirigé car il avait « certainement honte de sa propre émotion et craint qu’elle ne le submerge pendant l’exécution ». « Ma Sixième va poser à l’avenir des énigmes que seule pourra tenter de résoudre la génération qui aura avalé et digéré les cinq premières. (…) Ce sera pour nos critiques une dure noix à croquer. » C’est le futur grand chef d’orchestre Bruno Walter qui rapporte ces propos d’un Mahler conscient des difficultés considérables que recèle sa partition. La Sixième inspirera aussi ces propos au très jeune assistant de Mahler à l’Opéra de Hambourg : « …Toutefois, la Sixième est d’un pessimisme glaçant : la coupe de la vie y exhale son amertume. Contrastant nettement avec la Cinquième, cette œuvre dit « non », tout spécialement dans son dernier mouvement où la musique exprime quelque chose qui ressemble fort à l’implacable lutte de « tous contre tous »… « L’existence est un fardeau. La mort est désirable et la vie odieuse », telle pourrait être sa devise… »

Michel Grialou

Orchestre national du Capitole


Opéra National Du Capitole Mécénat

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