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Le Castelet • Rencontre avec Nicolas Daubanes

by Bruno del Puerto

Entre ses œuvres et son dialogue, Nicolas Daubanes investit le Castelet avec une exposition habitée. Une plongée dans l’univers carcéral de la prison Saint-Michel, prolongée par la portée du travail de l’artiste.

À Toulouse, le Castelet rouvre ses murs à une mémoire encore vive. Ancien bâtiment de la prison Saint-Michel, le lieu accueille aujourd’hui Le ciel nous vengera, une exposition de Nicolas Daubanes qui explore les tensions entre enfermement et liberté. Rencontre avec l’artiste, nourri par des années d’immersion en milieu carcéral, qui interroge notre rapport à la prison.

Nicolas Daubanes dans l'une de ses dernières expositions ©Anthony Francin
Nicolas Daubanes dans l’une de ses dernières expositions ©Anthony Francin

Qu’est-ce qui vous inspire dans ce lien étroit que vous faites entre votre art et l’enfermement du milieu carcéral ?

J’essayais au début d’éviter d’avoir une parole trop autobiographique. Moi, j’ai des parents qui sont décédés de maladies liées à la question du travail, et je n’avais pas du tout envie d’être dans quelque chose d’illustratif, ni d’en parler de manière trop frontale. Je me suis tourné vers le milieu carcéral parce que j’avais la sensation de pouvoir aborder les difficultés d’un rapport à l’avenir, avec des questions aussi basiques que celles de l’enfermement et de la liberté. J’y ai trouvé une façon d’aborder, de raconter le monde, mais de manière moins directe que mes propres problématiques. C’était quelque chose de plus ouvert au monde. 

Comment avez-vous pu mettre cela en place dans votre carrière ?

J’ai commencé par des interventions à l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Lavaur, à côté de Toulouse, en 2008. Ensuite, j’ai poursuivi ce travail dans d’autres prisons, principalement dans le sud de la France, entre Nice, Montpellier et Nîmes. Puis, j’ai passé plus de temps à la maison centrale d’Ensisheim, en Alsace. Ce sont des périodes d’exploration et de travail artistique en milieu carcéral, sous forme de résidences, de manière plus intense. Ensuite, je me suis éloigné du travail direct avec les détenus. En revanche, j’ai continué à travailler sur le milieu carcéral à travers des dessins et des installations, liés à tout ce que j’avais pu rencontrer, y compris des lieux carcéraux devenus mémoriels. Par exemple, le mémorial national de la prison de Montluc, à Lyon, est un lieu dans lequel j’ai beaucoup travaillé et qui est très important dans mon parcours.

Vous avez effectué une résidence à la Villa Médicis, où vous avez commencé à travailler sur cette exposition. Comment cette idée a-t-elle émergé ?

L’exposition au Castelet était prévue un peu avant.  J’ai conçu le projet à la Villa Médicis, pendant ma résidence là-bas. C’est à la fois moi qui ai choisi le Castelet et le Castelet qui m’a choisi. Il y avait quelque chose d’assez évident. Cela faisait des années que je travaillais sur la question de la prison, et le Castelet est situé dans l’enceinte de la prison Saint-Michel de Toulouse. Cette prison, c’est aussi un motif que j’ai souvent représenté, notamment à travers un dessin mural que j’ai répété à plusieurs reprises. On m’a donc demandé de poser un regard sur cet espace, et j’ai choisi de le faire en abordant la question de la prison au sens large.

L’une des œuvres marquantes est cette grande représentation de la prison Saint-Michel. Pouvez-vous nous parler de sa fabrication ?

Cette pièce, je l’ai réalisée pour la première fois sous forme de dessin mural en 2017, à Lieu-Commun dans Toulouse. C’est un Artiste run space, c’est à dire un centre d’art géré par des artistes. J’étais en pleine réflexion autour de cette prison. Je trouvais intéressant de la questionner et de la représenter. Son architecture est tellement particulière qu’en dessin, il y avait forcément quelque chose à faire. Le sujet est intéressant, donc le dessin peut l’être aussi. Concernant la technique, c’était au début de mon utilisation de la poudre d’acier aimantée. C’est une technique qui me permet de raconter quelque chose sur la prison. La poudre d’acier évoque celle produite par les détenus lorsqu’ils cherchent à s’évader, en limant les barreaux de leur cellule. Cela faisait sens aussi visuellement, puisque les matériaux utilisés rappellent ceux du milieu carcéral. 

Représentation prison Saint-Michel en poudre d'acier aimantée par Nicolas Daubanes ©Mila Lartigue
Représentation prison Saint-Michel en poudre d’acier aimantée par Nicolas Daubanes ©Mila Lartigue

Le titre Le ciel nous vengera est un choix fort. Pourquoi ce nom ?

C’est un titre que j’emprunte à Louisa Yousfi, avec qui j’ai réalisé l’œuvre The Talk. C’est une œuvre faite à quatre mains. Dans son premier livre, Rester barbare, elle rapporte les paroles de son père qui lui dit : “Le ciel nous vengera”. J’ai repris ce titre pour la force de ces mots, mais aussi pour les mettre en perspective dans une exposition en lien avec la prison. Il y a quelque chose d’assez fort dans cette idée d’accès au ciel pour les détenus. Un accès limité, rare, précieux. Tout cela faisait sens, et c’était aussi une manière de citer Louisa Yousfi, et à travers elle, son père.

Dans votre travail, cherchez-vous à dénoncer, documenter ou faire ressentir les réalités du milieu carcéral ?

La vérité, c’est qu’il y a un peu de tout. Avec The Talk, par exemple, on est face à une véritable porte de prison, très marquée, qui provoque une forme de ressenti. Mon dessin, lui, montre une prison qui semble se déliter sur elle-même. Même la grande vasque au centre a été réalisée par des détenus en réinsertion. C’est un objet qui répond à une certaine norme imposée par la société pour réintégrer le système classique. Il y a donc aussi une forme de revendication. Finalement, c’est un regard multiple. Il y a à la fois du ressenti, de la documentation et une dimension critique.

Quelle expérience souhaitez-vous faire vivre aux visiteurs ?

Ce qui m’intéresse, c’est que même si quelqu’un n’aime pas mon travail esthétiquement, il puisse repartir malgré tout avec une information. Par exemple, on ne voit pas bien la prison Saint-Michel alors qu’elle est juste à côté, mais mon dessin permet de la voir différemment. Il y a aussi les gravures de Piranèse, qui sont assez extraordinaires et rarement montrées au grand public. Je trouve important de les rendre accessibles. Finalement, mon travail propose une somme d’informations. Au-delà de l’aspect artistique, c’est de repartir avec quelque chose de factuel.

Infos pratiques : 

Exposition gratuite du 4 mars au 2 août 2026 de 11h00 à 18h00 du mercredi au dimanche. Visites commentées de l’exposition mercredi à 11h30, vendredi & samedi à 16h. Tarif : 3€. En partenariat avec La Maison Salvan à Labège : “Sur le fait, par erreur et au hasard” de Nicolas Daubanes du 11 mars au 2 mai 2026.

Mila Lartigue 

Le ciel nous vengera : Nicolas Daubanes face à la mémoire de la prison Saint-Michel

Le Castelet



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