Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
La Minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy
Découvert au début des années 90 avec des romans néo-hussard, Jérôme Leroy prit un virage en 1997 en publiant Monnaie bleue, roman noir de politique-fiction, et certains des livres suivants (recueils de nouvelles, poésie, romans) prolongeront la peinture d’un futur (proche) n’ayant guère d’avenir à l’instar de Vivonne ou de La Minute prescrite pour l’assaut sorti en 2008. Dès les citations en exergue (Livre de Job, Mike Brant, Günther Anders, Jean Baudrillard), l’écrivain annonce l’aspect baroque du cocktail qu’il va servir. Clins d’œil et références ne manqueront pas au fil de ces pages convoquant tour à tour Sam Peckinpah, Roger Vailland, Buzzati, Gracq, Jünger, Orwell, Ballard, Philip K. Dick, Fajardie, Le Fanfaron, Philippe Muray, Baudoin de Bodinat, George A. Romero, John Carpenter, Chardonne, Céline, Toulet, Dominique de Roux, SAS, Manchette et d’autres. Et nous avons occulté la bande originale ainsi que la liste des vins naturels qui accompagnent les aventures des personnages…

Qui sont-ils ? À notre gauche (il insiste sur ce point), Kléber : 45 ans, professeur dans un collège de Roubaix, écrivain, qui se rêve en héritier de Charlton Heston dans The Omega Man et Soleil vert. À sa droite, Sarah : jeune officier de police maniant aussi bien la langue française, les armes que les magnums (de Chablis). À leur sud, à Paris : « la Kolkhozienne », éditrice blogueuse attendant le secours de Kléber avant que les choses ne tournent définitivement mal. Il faut préciser que dès les premières pages de La Minute prescrite pour l’assaut, elles sont déjà mal engagées. Virus, pollution, guerre civile ethnico-religieuse sur fond d’attentats djihadistes, conflits nucléaires plus ou moins larvés, catastrophes écologiques : l’éventail du possible rétrécit à vue d’œil. Alors, en attendant la mort, Kléber et Sarah vont tenter d’échapper à l’Apocalypse en vidant des bouteilles, en fumant (pour elle), en prenant des anxiolytiques (pour lui).
Au bal de la nuit
En mettant en scène un héros exténué, Jérôme Leroy s’amuse et le lecteur aussi, pour peu que celui-ci accepte les règles d’un jeu de massacre qui relève aussi du dandysme mythologique et de la posture esthétique. Car le camarade Kléber est un drôle de coco qui dort dans un lit Majorelle et qui conduit un coupé cabriolet Mercedes CLK. Leroy n’est pas dupe de ses tours et sait que la littérature n’a pas besoin de discours : « Peut-être même que certains, parmi ces écrivains du désastre, poussaient le luxe, le défi et l’orgueil jusqu’à écrire sur des sujets qui n’avaient rien à voir avec la catastrophe en cours. Ceux-là étaient vraiment héroïques, finalement : ils laisseraient, en creux, de manière implicite, pour on ne savait qui ou on ne savait quoi, le témoignage le plus juste sur ce qu’il y avait eu de meilleur dans l’être humain : la faculté de l’inutile. »
Faux roman d’anticipation, mais œuvre fantasmée et terriblement pertinente sur notre présent, La Minute prescrite pour l’assaut distille ses motifs secrets qui se situent bien au-delà du récit des catastrophes en cours. On y trouve le romantisme du dernier carré allié à une part d’enfance assez émouvante cherchant à se convaincre que le temps est de son côté, comme le chantaient les Rolling Stones en 1964. Ce roman totalement imprégné de la nostalgie du monde d’avant n’est finalement rien d’autre qu’une méditation sur la fuite du temps « qui usait les corps et les lieux aimés ». Nulle surprise donc à ce que l’on y croise les si beaux vers de Charles Trenet : « Au Bal du néant / Tu iras mon enfant / Tu seras content / D’être de ton temps ». En attendant le bal de la nuit, Jérôme Leroy est toujours de notre temps et l’on en est très content.
La Minute prescrite pour l’assaut • Mille et une nuits

