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« L’attrape-coeurs » de J. D. Salinger

by Bruno del Puerto

Classique des lettres américaines publié en 1951 aux Etats-Unis et deux ans plus tard en France, « L’attrape-cœurs », de J. D. Salinger, reparaît dans une nouvelle traduction. Souvent évoqué et admiré depuis par nombre d’écrivains, ce roman d’apprentissage est-il à la hauteur de sa réputation ?

Au début des années 1950, « L’attrape-cœurs » fut une véritable déflagration. « La génération silencieuse venait de trouver à la fois un Werther pour exprimer son vague à l’âme, et un Huck Finn pour l’exprimer dans le plus autochtone des idiomes », écrit Pierre-Yves Pétillon dans son indispensable « Histoire de la littérature américaine (1939-1989) ». Un adolescent y racontait son mal de vivre et son refus d’une société consumériste. Larguant son internat « rempli de tocards » qui ne rêvent que de Cadillac, juste avant Noël, il errait durant deux jours dans sa ville, New York, reprenant contact avec d’anciennes connaissances et faisant des rencontres étonnantes. La première traduction française fut effectuée par Jean-Baptiste Rossi, 23 ans alors et auteur d’un roman remarqué, « Les mal-partis ». Il deviendra célèbre la décennie suivante sous le nom de Sébastien Japrisot comme scénariste pour le cinéma. La nouvelle traduction (la troisième après celle d’Annie Saumont en 1986), on la doit à Jean Esch, grand spécialiste de la littérature américaine, notamment policière, et à Alice Déon, la patronne des éditions La Table Ronde, qui parient sur cette version inédite de « L’attrape-cœurs » pour séduire un large public.

« Si tu veux vraiment que je te raconte… »

A titre de comparaison, citons la première phrase du livre. En 1953, elle est la suivante : « Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça. »

La version 2026 prend le parti du tutoiement et d’un langage plus direct, sans pour autant bouleverser le ton de confidence de J. D. Salinger : « Si tu veux vraiment que je te raconte, la première chose que tu voudras savoir, c’est où je suis né, et à quoi a ressemblé mon enfance pourrie, ce que mes parents faisaient et tout avant de m’avoir, toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de me lancer là-dedans, si tu veux tout savoir. »

A l’époque, J. D. Salinger, 32 ans, se met dans la peau d’Holden Caulfield, 17 ans, gamin de la bourgeoisie qui aspire à sortir du cadre sans savoir vraiment vers où aller. Le narrateur, qui ressemble en beaucoup de points à l’auteur, s’adresse à ce qu’on imagine être un ami – cet ami pouvant être le lecteur adolescent s’identifiant naturellement à l’anti-héros du roman.

Un adolescent en colère

Holden est en colère, voir en rage, face au monde qui l’entoure. Il déteste ses parents, des gens pourtant jugés « épatants » par ceux de leur génération. « Epatant ? Un mot bidon qui me fait gerber à chaque fois que je l’entends », peste Holden. Le lycéen se moque de son frère aîné dont le prénom se résume aux initiales D. B. et qui, écrivain de talent, s’est vendu à Hollywood pour de l’argent. Holden place tellement haut la littérature, de « La ferme africaine » à « Gatsby le magnifique » (« ce vieux Gatsby, l’ami Gatsby ») qu’il n’accepte pas les compromissions.  Celui qui se considère comme « l’idiot de la famille » s’attriste parfois quand il pense à son autre frère, Allie, « un génie » disparu prématurément de maladie. Et fait preuve d’une immense tendresse à l’égard de sa petite sœur Phoebe, 10 ans, « maigre façon patineuse », une des rares à trouver grâce à ses yeux. Bien qu’il ne goûte guère le cinéma (surtout les films « nazes » car outrageusement mélos), Holden l’accompagne au cinéma pour voir « Les 39 marches » d’Hitchcock, et – surprise – « La Femme du boulanger », de Pagnol. Les filles, bien que souvent « idiotes » ou « bêcheuses », « rendent dingue » le jeune homme. Travaillé par ses hormones, il se dit « obsédé sexuel » mais se dégonfle (on pourrait même dire part la queue entre les jambes) quand il est confronté à une prostituée. Holden est bourré de contradictions, à l’égard de la société, de la famille, de l’amitié et de l’amour.

Déambulations alcoolisées

Ses déambulations alcoolisées dans un New York nocturne et jazzy ont le parfum d’un pittoresque désuet. Son attitude semble surjouée, tel un chien fou qui mord à tout-va. Et ment comme il respire (« Une fois que je suis lancé, je peux continuer pendant des heures si ça me chante », reconnaît-il). Sa crise existentielle a donné nombre de redites dans la littérature mondiale, ce qui la rend désormais assez banale. Le roman tient bien sûr par le style particulier de J.D. Salinger, ironique et familier, volontairement anticonformiste – pavé dans la mare du puritanisme d’alors. Pierre-Yves Pétillon parle de « désinvolture sarcastique » et explique le succès phénoménal du livre par la « voix » d’Holden Caulfield, « son parler, sa tonalité, son rythme, sa syntaxe, son lexique » qui va bien au-delà du parler des teenagers dans son « mélange de l’argotique et de l’ultrasophistiqué ». Pour autant, certaines tournures frisent les tics d’écriture, comme ce « et tout », qui conclut bien des phrases et ce « la vache !» qui exprime l’étonnement de cet adolescent d’un autre temps. A ce sujet, Holden l’avoue : « J’ai un vocabulaire pourri et je me comporte parfois comme si j’étais plus jeune que mon âge. »

 Comme toujours à La Table Ronde, l’édition est très soignée : jolie couverture à rabats, reliure souple, format semi-poche qu’on a bien en main. Et cet « Attrape-cœurs», même un brin essoufflé, fait encore son effet, 75 ans après sa première parution.

« L’attrape-cœurs », de J.D. Salinger, traduit par Jean Esch et Alice Déon (La Table Ronde, 304 pages, 14 euros).

Jean-Marc Le Scouarnec 

La Table Ronde

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