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Chacun de Jean-Paul Dubois

by Bruno del Puerto

Jean-Paul Dubois, sondeur mélancolique des coeurs brisés et des âmes errantes

Le nouveau roman de Jean-Paul Dubois s’appelle « Chacun » et réunit tous les ingrédients qu’on apprécie chez l’auteur : antihéros dépressif, exploration à la fois tendre et douloureuse des liens familiaux, regard acerbe sur le monde actuel, flashs d’humour perforant la noirceur. Soit 250 pages qui filent à toute allure en compagnie d’un homme dont la femme a disparu deux ans plus tôt et qui se débat pour la retrouver.

Paul Weiss-Melville n’est pas dans son assiette. Il végète à Toulouse dans la maison de ses parents, disparus il y a bien longtemps mais dont il sent presque physiquement la présence tabagique. Pour raviver leur souvenir, il écoute régulièrement leurs vinyles préférés, signés Stevie Wonder, Curtis Mayfield, Al Green, Smokey Robinson ou Tom Waits. Ce cardiologue quinquagénaire est en arrêt maladie depuis janvier 2024, « motivé par une dépression récidivante et spongieuse » alors que sa femme, Rose, prévisionniste à Météo-France, n’est pas revenue d’une de ses échappées en canoë kayak dans les rivières ariégeoises.

Jean-Paul Dubois. Photo Ulrich Lebeuf / M.Y.O.P

« Eaux vives et tumultueuses »

« Dès l’enfance, écrit Jean-Paul Dubois, elle n’avait jamais eu d’autre idée, d’autre envie que de descendre des rivières pourvu que les eaux en soient vives, tumultueuses, piquées de roches, animées de courant plongeant dans les rapides, suivis de pentes où tout s’accélère, où les eaux perdent la boule et embarquent tout ce qu’elles peuvent dans le tambour glacé de cette machine à laver des montagnes. » Les seules personnes que Paul voit encore sont sa sœur Chloé, petit génie de la finance, son frère jumeau Lothar qui, à des années lumières de lui, prêche l’évangile selon Sarkozy et joue un rôle de « facilitateur » chez Areva, et enfin sa belle-sœur Alma qui, derrière sa manie du lifting, cache une belle âme littéraire.

Trait vif et tranchant

Ce tableau de famille se place idéalement dans le petit monde de Jean-Paul Dubois, sondeur mélancolique des cœurs brisés et des âmes errantes. Les personnages de « Chacun », vus par Paul, narrateur au trait vif et tranchant, ne sont jamais d’un bloc. Ils ont leurs qualités et leurs défauts, agacent parfois tout en restant attachants. On reprochera à l’écrivain, qui fut grand reporter au « Nouvel Observateur », de commenter trop longuement l’actualité, notamment celle, judiciaire, d’un ancien président de la République français, « innocent le plus condamné de France » et celle, politique, de son alter-ego américain, qualifié d’ « homme à la peau de cartable », « l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles ». A l’éditorialiste, certes piquant (y compris quand il dit de la Tesla qu’elle « représente la désolation de l’abomination, la quintessence incontinente de la tech… »), nous préférons le romancier sensible, faussement détaché mais vraiment profond, au plus proche des êtres, dans toute leur complexité, et aux objets qui ont marqué leur vie.

La Royal Enfield Interceptor, bijou paternel

Dans « Chacun », il s’agit de la moto Royal Enfield Interceptor 736 cc que bichonnait le père de Paul, mécanicien hors pair, et de la Volkswagen 1500 Cabriolet de 1969 « toujours partante pour aller se promener ou déterrer du bonheur » – pour filer au Pays basque ou vers Barcelone. Jean-Paul Dubois les évoque d’une façon qui provoque immédiatement l’émotion. Le passé reste le passé, chargé de douleurs – les « ondes de chagrin liées à la découverte de la mort », « les peurs de l’enfance encore intactes dans leur emballage » – mais riche de sensations – les vibrations d’un vieux piano, les parents qui s’embrassent, l’odeur des lubrifiants pour motos – qui jamais ne disparaîtront.

Jean-Marc Le Scouarnec 

« Chacun », de Jean-Paul Dubois (Editions de l’Olivier, 250 pages, 21 euros, en librairie le 2 octobre).

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