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Les nuits expérimentales (Un carnet de cinéma) de Christian Thorel

by Bruno del Puerto

Depuis un demi-siècle à la tête de la librairie Ombres Blanches, à Toulouse, Christian Thorel est aussi un cinéphile insatiable. Cette passion tout aussi ancienne, il la raconte dans un essai autobiographique, « Les nuits expérimentales », sous-titré « Un carnet de cinéma ». De Chantal Akerman à Jean-Luc Godard, de Roberto Rossellini à Jean Renoir, il nous dit combien les films – leur découverte, leur exploration, leur étude – ont été essentiels tout au long de sa vie.

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Christian Thorel dans la librairie spécialisée dans le cinéma, Ombres et Lumières, qu’il a créée en 2014. Photo JMLS

Au commencement était l’enfance. Castres, dans les années 1950, comptait plusieurs salles de cinéma, dont le Lido, où Christian Thorel se rendait le dimanche à la séance de 14 heures en compagnie de sa mère. Son père, propriétaire d’une compagnie d’autocars, préférait lui le rugby et les discussions entre copains. Le cinéma était français ou américain, populaire et efficace, privilégiant l’action et les bons sentiments. Lecteur assidu des bandes dessinées bon marché « Blek le Roc » et « Kit Carson », le jeune Tarnais appréciait particulièrement les westerns comme « Les Cheyennes », de John Ford, et plongeait avec délice dans les grands spectacles d’un David Lean adaptant deux livres, « Le docteur Jivago » et « Lawrence d’Arabie », pour en faire de fastueuses épopées.

Eustache, Rivette, Akerman : à Paris, les débuts en cinéphilie

La cinéphilie viendra plus tard, lors des « trop courtes années parisiennes », avec la fréquentation de la Cinémathèque française, des petites salles inconfortables du Quartier Latin ou de l’Entrepôt de Frédéric Mitterrand, enclave art et essai dans le Montparnasse des petits boutiquiers. Assumant d’être de la « promotion 1968 », Christian Thorel s’enthousiasme pour « La maman et la putain », de Jean Eustache (1973), « Céline et Julie vont en bateau », de Jacques Rivette (1974) et « Jeanne Dielman », de Chantal Akerman (1976). Rivette dont il loue toute l’œuvre, jusqu’au très expérimental – et terriblement long – « Out 1 » (1971). Le libraire est ainsi, intellectuel de son temps marqué par les écrits de Roland Barthes, Gilles Deleuze ou Susan Sontag et le cinéma, même le plus obscur, de Jean-Luc Godard ou Marguerite Duras (a-t-il revu « La camion » ?)

Marqué par Dreyer, Bresson et Pasolini

Pour autant, il n’y a aucun esprit de chapelle chez ce protestant réfléchi. Christian Thorel admire « Ordet », de Carl Dreyer (1955), « où se déploie sans artifice ni accroc la perfection, non seulement de la forme, mais du sens donné à la condition humaine et à la foi dans l’humanité », comme « La porte du paradis », de Michael Cimino (cet extraordinaire anti-western sorti avec pertes et fracas en 1980) ; « L’année dernière à Marienbad », d’Alain Resnais (1961), « expérience rare, presque unique, du mariage des génies littéraire et filmique », comme « L’aventure de Mme Muir », de Joseph Mankiewicz (1947). Il connaît dans le détail la filmographie de Robert Flaherty (dont un des films a donné son nom à la librairie Ombres Blanches), Pier-Paolo Pasolini (« voix incomparable et éternelle », au cinéma et dans ses nombreux écrits), Robert Bresson (« parler avec des mots, regarder avec des sentiments, approcher les vérités ») ou Roberto Rossellini. Rossellini dont il a vu « Europe 51 » (1952) pour la première fois à la télévision. Fort heureusement, le développement du DVD lui a permis, comme tant d’autres, de constituer une cinémathèque personnelle de qualité, loin des copies médiocres longtemps utilisées par l’ORTF, « dans la neige d’écrans toujours mal réglés et grêlés des nombreuses interruptions d’antenne. »

« Le cinéma est un cimetière vivant »

A la fin, il y a la mort, indissociable de l’idée même de cinéma. Christian Thorel illustre cette thématique en évoquant « Le jour se lève », de Marcel Carné (1939), « Mouchette », de Robert Bresson (1967), « Cris et chuchotements », d’Ingmar Bergman (1972),   « Profession reporter », de Michelangelo Antonioni (1975) ou « Les gens de Dublin », de John Huston (1987). Il cite aussi l’incontournable Godard : « La personne qu’on filme est en train de vieillir et mourra, dit-il en 1962, à l’époque de Vivre sa vie. On filme donc un moment de la mort au travail. La peinture est immobile ; le cinéma est intéressant, car il saisit la vie et le côté mortel de la vie. » Alain Resnais reprend cette pensée, développée par Roland Barthes, au sujet de la photographie, dans son dernier livre, « La chambre claire » (1980): « Le cinéma est un cimetière vivant, constate le cinéaste. Les vedettes des films des années 1920, 1930, 1940 continuent de nous hanter depuis le fond de leur tombe…Je sens la mort dans tout spectacle de cinéma. »

Cinéma dont on ne cesse de faire renaître les fantômes, avec une gourmandise qui n’a rien de funeste, sur les grands écrans de la Cinémathèque de la rue du Taur ou dans nos lucarnes numériques, nourries de nos classiques restaurés en DVD ou en Blu-Ray.

Livre « Les nuits expérimentales (Un carnet de cinéma) », de Christian Thorel (Verdier, 125 pages, 17,50 euros). Rencontre avec l’auteur mercredi 10 juin à 18 heures à la Cinémathèque (69, rue du Taur) suivie de la projection des films « D’est », de Chantal Akerman et « Les gens de Dublin », de John Huston, à 20 heures.

Jean-Marc Le Scouarnec

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