Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Drama City de Georges Pelecanos
Délaissant ses enquêteurs de prédilection (Nick Stefanos, Derek Strange, Terry Quinn…), George Pelecanos se penchait avec Drama City, sorti en 2005, sur deux personnages ordinaires. Lorenzo Brown, un Noir qui approche doucement de la quarantaine, sort de prison et retrouve son quartier de Park View. Père d’une petite fille qu’il ne connaît pas, il travaille à la fourrière Humane Society où il s’occupe de chiens mal traités. L’ancien dealer et junkie aime son boulot, compte ne pas replonger et se tient à l’écart de ses anciens amis, Nigel et Deacon, qui ont prospéré dans le trafic de drogue. Rachel Lopez, la contrôleuse judiciaire de Lorenzo, s’efforce, elle aussi, de bien faire son travail et d’épauler, sans illusions ni renoncement, ceux qui tentent de s’en sortir. Célibataire, cette fille d’une juive et d’un latino trompe son mal-être dans l’alcool et des bars où elle pêche parfois des hommes de passage.

Sur un rythme à la fois rapide et nonchalant, car Pelecanos aime plus que tout décrire un immeuble, un coin de rue ou un bout de jardin, Drama City installe les éléments de la tragédie annoncée dont le théâtre est encore Washington D.C. où vit l’auteur. Sans ce manichéisme qui gâte si souvent le roman noir français, le romancier saisit les réalités sociales et raciales de la capitale fédérale dont la population est noire à 70 %. La misère est là, palpable, rendue avec ses causes et ses effets. Nul besoin de discours moralisateurs.
Masques
Le tableau impressionne par son efficacité et l’économie de moyens déployés : « Depuis le début des années 80, époque à laquelle l’usage des stupéfiants avait explosé, le nombre de femmes incarcérées avait plus que triplé. Ce qui n’avait pas été sans conséquences gâcheuses, les deux tiers des détenues ayant au moins un enfant mineur dehors. » « On était dans une ville où chacun portait un masque comme on en voit accroché dans les théâtres (…) Des visages souriants, d’autres tristes, et plein d’autres sortes entre les deux… », poursuit l’écrivain. En réfutant le spectaculaire, George Pelecanos nous entraîne au plus près de ces masques dissimulant une condition humaine faite d’enfants perdus aussi seuls que des chiens errants.
De querelles de territoires en réunions des Narcotiques Anonymes, Drama City enchaîne des scènes apparemment anodines, mais qui révèleront au final l’ampleur de cette fresque. On savoure ici la vivacité d’un genre populaire que les Américains maîtrisent à la perfection, tant en littérature qu’au cinéma ou dans les séries télévisées. Signalons à ce propos que Pelecanos fut l’un des scénaristes de la formidable série Sur écoute créée par David Simon.
Drama City • Éditions du Seuil

