Accueil » L’envie d’y croire d’Eliette Abécassis

L’envie d’y croire d’Eliette Abécassis

by Bruno del Puerto

Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.

L’envie d’y croire d’Eliette Abécassis

Auteur de romans aux genres et aux inspirations variés, de récits, de nouvelles (voir l’excellent recueil Ruptures qui vient de paraître) : Eliette Abécassis s’est également brillamment illustré dans le registre de l’essai. En témoigne notamment, L’envie d’y croire, paru en 2019 et dont le propos – malgré l’accélération des techniques et des mouvements évoqués dans l’ouvrage – n’a rien perdu de son acuité. Dans les premières lignes, l’écrivain se souvient d’un temps à la fois si proche et si loin. Elle ne possédait pas d’ordinateur, de téléphone portable ou d’adresse mail. Elle allait au cinéma pour voir des films ou bien louait des cassettes vidéo, elle faisait ses courses dans des magasins, écrivait avec du papier et un stylo… Ce simple rappel donne la mesure de la foudroyante mutation qui s’est produite. Désormais, on peut acheter n’importe quel bien en quelques clics. Dans les rues ou les transports en commun, la plupart des êtres sont penchés sur leurs téléphones intelligents tels des zombies. Les têtes sont sanglées de casques ou d’écouteurs.

Abécassis Portrait
Leafar – Raphaël Labbé / Creative Commons

Servitude volontaire

Les nouvelles technologies ont façonné un mode de vie, total. Du lever au coucher, dans tous les domaines de l’existence, du travail à l’intime, dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne, l’emprise technologique a introduit « une rupture anthropologique majeure », diagnostique l’auteur d’Un heureux événement. La société s’est « transformée en une machine à fabriquer des besoins par lesquels on peut tout vendre, tout acheter, tout louer. Nos esprits sont marché. Même nos sentiments sont marché. Nous vivons dans un système économique qui vise à produire des désirs et à créer des droits et ce, sans s’encombrer de la morale, sans s’interroger sur ce qu’il est possible de faire ou de ne pas faire, sans aucune limite », poursuit Eliette Abécassis.

Évidemment, la technique à l’heure du numérique n’est pas neutre. Elle est bien sûr adossée au marché, mais les nouveaux moyens de communications suscitent aussi et nourrissent l’exhibitionnisme, le voyeurisme, le narcissisme, les rumeurs, les mensonges, la haine, le complotisme… Justement nul complot ici fomenté par les maîtres de ces entreprises bien connues qui misent simplement sur notre « servitude volontaire », sur la soumission des esclaves du divertissement numérique. Un nouvel homme et un nouveau mode de vie sont nés. La rapidité et l’urgence dictent leur loi, avec l’angoisse et l’hystérie inhérentes.

Âmes errantes

Des héritages encombrants sont mis aux rebuts : la langue, la grammaire (c’est-à-dire la faculté de s’exprimer et de penser, de voir et de comprendre le monde), l’histoire, la chronologie, sans parler du latin et du grec déjà envoyés dans les poubelles de l’éducation nationale. Le règne des machines et une « modernité désabusée » ont bouleversé les rapports à autrui, les rapports amoureux, la sexualité… D’ailleurs, l’éducation sexuelle des plus jeunes a été confiée aux plateformes pornographiques. Pornographie vendue par la doxa libérale-libertaire comme une émancipation selon la traditionnelle ruse du Capital qui vise à présenter comme une libération ce qui est d’abord une exploitation. Il en sera de même pour la location des utérus et le commerce des enfants. Nous sommes devenus « des âmes errantes, des machines à consommer », constate Eliette Abécassis qui, avec des accents dignes de Bernanos ou de Simone Weil, dresse le tableau d’« une société qui se désagrège, qui ne sait plus distinguer le bien du mal, qui joue avec tout ». Car la grande révolution technologique accompagne (précipite ?) une « crise de civilisation », « une crise de valeurs qui correspond à la perte de notre âme et de notre identité », « une perte de sens », « une errance morale et spirituelle ».

L’écrivain souligne le mariage paradoxal « d’un libéralisme absolu, sans limites et sans règles, et d’un contrôle sécuritaire croissant ». L’envie d’y croire aborde aussi les questions du communautarisme, de l’islamisme, de l’antisémitisme, des rapports entre la laïcité et la religion. Peut-on vivre comment vivre sans racines, sans croyances, sans transcendance ? Eliette Abécassis avance quelques réponses : « l’homme doit avoir une fréquentation quotidienne de l’absolu, que ce soit par l’art, la religion, la science ou l’amour ». Cette fréquentation passe par les livres, les musées, les grands penseurs du passé… Il est nécessaire de « renouer avec la foi en notre pays, en nous, en l’autre, mais aussi de croire en la morale et les valeurs », écrit-elle.

Christian Authier

L’envie d’y croire. Journal d’une époque sans foi  •  Albin Michel

Littérature 


Librairies 3

Articles récents