La 79e édition du Festival de Cannes commence mardi 12 mai. Aux postes de délégué général puis de président, Gilles Jacob en fût l’âme pendant près de quatre décennies. A 95 ans, il revient sur cette formidable aventure avec son nouveau livre, « En fidèle amitié », sélection de « lettres de cinéma » envoyées ou reçues entre 1950 et 2025. Où l’on retrouve avec bonheur des artistes aussi divers que Catherine Deneuve, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jean-Loup Dabadie, Patrice Leconte, Steven Spielberg, Fred Zinnemann, Michel Piccoli, Juliette Binoche, Isabelle Adjani et tant d’autres.

Romy Schneider figure en couverture de votre livre. Elle est à vos côtés, rayonnante, sur les marches de l’ancien Palais des festivals. Et pourtant, elle ne figure pas parmi vos correspondantes. Pourquoi ce choix ?
J’ai imaginé « En fidèle amitié » comme une suite, sous une forme différente, de mon premier récit autobiographique, « La vie passera comme un rêve », paru en 2009. Jane Fonda m’accompagnait sur la couverture de ce livre-là. On a donc cherché, comme un lien entre les deux ouvrages, une autre actrice – française cette fois-ci – et le choix s’est porté sur Romy Schneider. J’aime le fait qu’elle exprime beaucoup de gaité sur cette image. Sans doute avais-je su la faire sourire ce soir-là… Mais il est vrai que je n’ai jamais correspondu avec elle – elle est morte trop jeune.
« En fidèle amitié » nous fait découvrir une correspondance inédite entre vous et nombre de personnalités du 7e Art. Comme un clin d’œil à celle de François Truffaut que vous aviez proposée, en 1988, aux côtés de son ami et scénariste Claude de Givray…
Sur ce livre, j’étais éditeur ; aujourd’hui, je suis coauteur. Les livres de correspondances appartiennent à un genre littéraire bien connu, pratiqué par de nombreux auteurs, de Flaubert à Camus. L’avantage est de ne pas savoir si ces lettres seront publiées un jour. On s’y confie plus intimement.
« Un directeur de festival comme Cannes ne doit pas faire le malin »
La longueur des lettres – puis des mails – est très variable, de quelques lignes à plusieurs pages. Dans le cadre d’un témoignage pour un livre collectif, Alan Parker, par exemple, y détaille longuement ses impressions sur le Festival de Cannes, « entre amour et détestation ». Lui qui avait été fêté, sur la Croisette, en 1985, avec « Birdy », affirme que « tout est vanité, surtout à Cannes ». Le mot vous semble-t-il adéquat ?
Le réalisateur raconte une anecdote amusante : en 1991, il avait dû s’habiller dans la salle de bains d’un hôtel avec ses compagnons de jury. Se retrouver avec le pantalon sur les talons vous fait voir les choses différemment, ce qu’il montrait avec humour dans un dessin – car il était aussi un excellent dessinateur. Pour ce qui est de la vanité, j’en ai toujours été vacciné. Ce n’est pas au directeur d’un Festival comme Cannes de faire le malin ! Il est là pour encenser les artistes, les mettre en confiance pour qu’ils reviennent. Il se doit de s’effacer derrière eux.
En lisant vos lettres, on perçoit cet équilibre subtil entre diplomatie et humour que vous avez toujours cultivé. Comment s’y tenir pendant tant d’années ?
En restant fidèle à son caractère. Je n’aime pas du tout la brutalité. Quant à l’humour, il permet toujours de ne pas se prendre au sérieux.
Et pourtant vous savez vous montrer ferme et convaincre même les plus réticents. C’est le cas avec Sergio Leone, en 1983, pour « Il était une fois en Amérique » … Pourquoi état-ce si compliqué ?
Il fallait convaincre beaucoup d’intervenants (studio, financiers américains, représentants français, etc.) et pas seulement le réalisateur. Pour des gros films comme celui-là, on doit trouver une astuce afin de remporter la mise. Pour le Leone, on a proposé, exceptionnellement, une première mondiale au profit de l’Institut Pasteur. Les Américains sont sensibles à cela ; ils ont validé l’idée.
Spielberg « en larmes » après la première mondiale de « E.T. »
L’une des lettres les plus émouvantes est celle, écrite par Steven Spielberg, après la projection triomphale de « E.T. » en clôture du Festival de Cannes 1991. Il évoque « une des expériences les plus extraordinaires et mémorables » de sa carrière, raconte avoir fini « en larmes et sous le choc » à la sortie de la salle. Quel souvenir avez-vous de ce moment fort ?
Cette lettre m’a énormément ému. Spielberg était très réticent à donner le film. Il craignait la « presse intellectuelle » et ses réactions. On a donc choisi de projeter « E.T. » en clôture, hors compétition. J’ai très rapidement observé à quel point les anciens critiques comme Jean de Baroncelli ou Henri Chapier étaient séduits. A partir du moment où ces vieux briscards avaient la larme à l’œil, le pari était gagné.
Votre passé de critique de cinéma (aux « Nouvelles littéraires » et à « L’Express ») vous a beaucoup servi pour obtenir des films qu’on ne voulait pas forcément vous proposer. Vos analyses filmiques ont souvent fait mouche. Est-ce là encore l’art de convaincre en douceur ?
Le cas, parmi beaucoup d’autres, s’est présenté en 1978 avec « Les moissons du ciel », de Terrence Malick, que j’avais adoré et qu’on n’a obtenu qu’au bout d’un an d’échanges, notamment avec le patron de Paramount. J’ai démontré ce qu’il y avait de formidable dans le film, affichant ainsi que je connaissais mon affaire. Parfois, il faut aussi dire ce qui ne va pas pour dissuader producteurs et réalisateurs de prendre un risque inutile. Sur le moment, c’est un peu douloureux mais les artistes finissent par accepter un avis argumenté. Il faut simplement rendre acceptable son propos à des gens qui sont à vif, en attente de votre avis. Cela m’est aussi arrivé, avec Truffaut, à l’époque où j’étais journaliste. Il ne m’en a pas voulu longtemps, affirmant : « Je préfère être critiqué par Jacob que loué par Chapier » !
Parmi vos correspondantes, il y a plusieurs actrices avec lesquelles vous entretenez une relation tendre et complice. C’est particulièrement le cas avec Emma Thompson et Juliette Binoche, très présentes dans le livre. Comment ce lien s’est-il tissé ?
Le lien a d’abord été professionnel, et puis amical et enfin quasi familial. Mes lettres adressées aux actrices sont des lettres d’amour – platonique – car elles ne sont pas écrites pour être publiées.
Juliette Binoche, comédienne toujours très en vue mais discrète sur sa vie privée, a-t-elle facilement accepté que ses lettres soient finalement divulguées ?
Non seulement elle a accepté mais elle l’a fait tout de suite, spontanément. Même si j’ai quitté la présidence du Festival de Cannes en 2014 et celle de la Ciné Fondation en 2018, nous sommes restés en contact. Je suis très touché que Juliette ait validé ma demande. Pour ce livre, il nous fallait l’accord de tous les artistes concernés ou de leurs ayants-droits. Certains ont traîné les pieds, d’autres n’ont pas répondu…
Chéreau et Polanski ou « l’inélégance » de deux présidents du jury
Il y a peu de courriers désagréables ou de commentaires acides dans « En fidèle amitié ». Et pourtant, on comprend en filigrane que quelques présidents de jurys n’ont pas laissé de bons souvenirs…
Parmi les plus difficiles ont figuré Patrice Chéreau et Roman Polanski. Chéreau était très rancunier. Il n’avait aucune raison de m’en vouloir (je ne participe pas au vote des jurys) et pourtant il s’est montré très désagréable. Il reprochait au Festival de ne pas lui avoir décerné la Palme d’Or pour « La Reine Margot » (1994) et « Ceux qui m’aiment prendront le train » (1998). Malgré tout il accepte d’être président du jury en 2003. A l’issue d’une interview croisée avec moi, il affirme que le meilleur festival de cinéma du monde est…Berlin. Quelle inélégance ! Quant à Polanski, il pensait que j’étais du genre à écouter aux portes pour savoir ce qui se trame lors des délibérations du jury. Le jour J, en 1991, je me rends à l’endroit prévu pour connaître le palmarès. Il m’accueille en me disant : « Trop tard, c’est fait ! ». Il avait réuni tout le monde la veille sans rien me dire. Là encore, quelle mesquinerie.
Parmi les lettres sélectionnées figurent celles concernant vos différents livres. On sent que les compliments que vous font Emmanuel Carrère, Alain Cavalier, Juliette Binoche ou Jean-Paul Rappeneau vous vont droit au cœur. Quelle est la place de l’écriture dans votre vie ?
Elle a toujours beaucoup compté. Tout comme comptent énormément les éloges de ceux que vous citez. La raison en est simple : le suis plutôt connu comme directeur de festival, pas comme écrivain. Alors, quand on me reconnaît cette qualité, je suis vraiment touché. Il faut rappeler que mon premier livre, le roman « Un jour une mouette », a été publié en 1969 et qu’il avait été remarqué par François Nourissier, un auteur que j’admirais beaucoup. Ensuite, j’ai pratiqué l’écriture journalistique comme critique dans divers journaux, ce qui permet de garder la main. Je ne suis redevenu écrivain qu’en 2008…à 78 ans, quand le Festival me prenait moins de temps, et j’ai publié depuis presque un livre par an. Cela me rappelle la phrase que François Truffaut avait prononcé sur Pierre-Henri Roché, l’auteur de « Jules et Jim » : « Ce type est formidable, il entre en littérature à 67 ans ! ». J’ai fait mieux que Pierre-Henri Roché !
Quels écrivains citeriez-vous parmi vos influences ?
Ceux de mon adolescence m’ont beaucoup marqué, particulièrement les grands Américains comme Faulkner, Caldwell, Steinbeck, Dos Passos. Et puis aussi Sartre et Camus. Et bien sûr des classiques comme Flaubert ou les écrivains russes. Faire des études supérieures de lettres vous donne un bagage très précieux.
A Fabas, les merveilleuses collines de Haute-Garonne
Récemment, la vente aux enchères de la collection du producteur et distributeur René Chateau a été un grand succès. Des affiches de cinéma mythiques se sont envolées à des prix faramineux. Etes-vous comme lui un fétichiste du 7e Art ?
Je possède quelques affiches et beaucoup de photos. Je tiens particulièrement à celles qui ont été signées par les membres des jurys successifs. Chaque affiche est unique. J’ai surtout une énorme collection de livres de cinéma. Consulter ma bibliothèque est un vrai plaisir que je pratique très souvent. Je sors un livre, j’en lis quelques pages et je le replace. Mon problème est de savoir où cela va finir. J’aimerais que ma collection ne soit pas dispersée. Or, mes enfants et mes petits-enfants n’ont pas de place suffisante pour conserver tous ces ouvrages. Peut-être que cela intéressera une cinémathèque. Je n’ai encore rien décidé.
Possédez-vous toujours votre maison de Fabas, en Haute-Garonne ?
Elle me rappelle l’époque où nous formions un triangle amical avec Maurice Pialat et Daniel Toscan du Plantier. Nous étions tous les trois tombés amoureux de ce coin merveilleux pour ses paysages de collines et cette sorte de calme agricole très particulier. Aujourd’hui, c’est mon fils Didier (critique littéraire au « Nouvel Obs », NDLR) qui se rend souvent à Fabas en famille. Il vient d’engager de gros travaux de toiture. Lui aussi adore cet endroit.
Jeannette la discrète
Dans votre livre, il y a un personnage récurrent, peu connu mais qui fait l’unanimité : votre femme Jeannette. Pourquoi a-t-elle toujours été si discrète ?
Nous sommes mariés depuis 67 ans. Ma femme m’a accompagné tout au long de ma vie professionnelle. Mais elle a toujours tenu très rigoureusement à rester dans l’ombre. A Cannes, elle s’assayait au dernier rang de la loge. Quand elle assistait au dîners officiels, elle recevait comme une maîtresse de maison, ce qui fait que beaucoup d’artistes l’ont connue et appréciée. Les gens l’appréciaient d’autant plus qu’elle n’avait jamais voulu apparaître sur les photos ou faire l’objet d’articles.
A la fin de « En toute amitié », vos échanges avec Rosalinde Deville sont bouleversants. La femme et collaboratrice du réalisateur (décédé en 2023) l’assiste alors qu’il est très diminué physiquement. Il y a pourtant beaucoup de lumière dans ses mots…
J’appréciais beaucoup le grand artiste qu’était Michel Deville. Et je trouve que sa femme Rosalinde écrit magnifiquement bien. J’ai donc choisi ses lettres évoquant ce passage vers la maladie et la mort car elle le fait dans des termes admirables. Tous ces artistes ont vécu une vie d’agitation créative. Or, à la fin, comme tout le monde, ils finissent dans le trou…
« En fidèle amitié. Lettres de cinéma 1950-2025 », de Gilles Jacob (Robert Laffont, 612 pages, 28 euros).
En fidèle amitié. Lettres de cinéma 1950-2025 • Robert Laffont
