De La Chute de cheval à Mes fragiles en passant par Olivier ou Le Syndrome de Garcin, Jérôme Garcin, qui vient de publier Vivre après (Gallimard), ne cesse de rendre hommage aux siens à travers des récits autobiographiques aussi sensibles qu’émouvants. En témoigne encore Le dernier hiver du Cid, publié en 2019, dans lequel il évoque Gérard Philipe. Ses lecteurs les plus fidèles avaient déjà croisé ce dernier sous sa plume, notamment dans le récit Théâtre intime, puisque l’écrivain épousa Anne-Marie Philipe, la fille de l’acteur avec laquelle il eut trois enfants. C’est à son beau-père mort trop tôt – le 25 novembre 1959 à l’âge de 36 ans – qu’il a consacré ce texte. Plus exactement, ce sont les derniers jours du comédien que Garcin restitue avec une précision mâtinée de romanesque.

Août 1959 : l’acteur est taraudé par une « énigmatique lassitude » et de lancinantes brûlures abdominales. L’été s’achève à Ramatuelle en compagnie de son épouse Anne, de leurs jeunes enfants Anne-Marie et Olivier âgés de quatre et trois ans. L’interprète de Fanfan la Tulipe a enchaîné les films, les rôles sur les planches, les voyages, les tournées. Il a encore mille projets. Anne le pousse à faire des choix plus audacieux, plus risqués. Pourquoi ne pas tourner avec les godelureaux de la Nouvelle Vague qui l’ont méchamment brocardé ?
De retour à Paris, au 17 de la rue de Tournon, la fatigue est toujours au rendez-vous. On diagnostique un abcès amibien au foie que devrait résorber une intervention chirurgicale. Le 9 novembre, jour de l’opération, le chirurgien découvre un cancer du foie ne donnant à l’acteur qu’entre quinze jours à six mois de répit avant l’issue fatale. Anne tranche : il ne saura pas. Seuls les fidèles René Clair et le docteur Gérard Vellay, ainsi que leurs femmes, seront mis dans la confidence.
La douceur des choses
Le dernier hiver du Cid tient à la fois du journal de bord de la reconstitution d’une époque et d’un monde, de l’hommage à un artiste hors du commun. Comme d’habitude, Jérôme Garcin paie ses dettes, ressuscite les morts, console les survivants. Nulle lamentation ni mélodrame dans ces pages tenues par la pudeur et l’élégance du style. On croise bien sûr Jean Vilar qui cumulait « les fonctions du père, du frère aîné et du directeur de conscience ». On découvre le père de Gérard Philipe, ancien collaborateur condamné à mort par contumace pour intelligence avec l’ennemi et exilé en Espagne. Jamais le fils, ancien FFI, compagnon de route du Parti communiste, ne lui tournera le dos.
L’auteur de Bleus horizons nous raconte le Gérard Philipe public et intime. « Jamais il n’avait le droit d’être taciturne, absent, à l’écart, en creux. Toujours, il devait être Fanfan, sauter cravaté, taper dans un ballon de foot en chaussures vernies, incarnant urbi et orbi une certaine idée du bonheur français, du charme français, de la légèreté française, de l’élégance française, de la rhétorique française, de la nouvelle jeunesse française. Du moins ne s’est-il pas soustrait, même s’il lui en coûtait, à cet étrange devoir patriotique dont le destin et l’après-guerre, sans lui demander son avis, l’avaient chargé », note-t-il. Soixante ans après la disparition de cet homme emporté dans « son allure d’un grand adolescent à peine fin », Garcin signait un portrait aussi lumineux que poignant. Son livre saisit la douceur des choses et les tristesses infinies avec une délicatesse de poète.
Le dernier hiver du Cid • Gallimard
