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Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy

by Bruno del Puerto

Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.

Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy

Dans un paysage désertique entre montagnes et falaises, à la frontière du Texas et du Mexique, un homme parti chasser tombe par hasard sur le théâtre d’un carnage. Des voitures, des cadavres, de la drogue et une serviette contenant deux millions de dollars. Pour Llewelyn Moss, jeune vétéran du Vietnam, cela pourrait être la chance de sa vie. De retour à la caravane où il vit avec sa femme âgée de dix-neuf ans, il décide la nuit tombée de revenir effacer les traces. Une sanglante chasse à l’homme et au trésor commence. Des tueurs, dont l’impitoyable Chigurh, sont lâchés tandis que le vieux shérif Bell, un homme d’autrefois, va tenter de sauver ce qui peut l’être.

Cormac McCarthy © Editions de L’Olivier

Avec Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, sorti en 2007 en France, Cormac McCarthy signe un roman noir qui tient autant du conte métaphysique que de la tragédie antique. À la manière des chasseurs de scalps de Méridien de sang, les cavaliers de l’Apocalypse lancés aux trousses de Moss sont des « prophètes de la destruction » annonciateurs d’une « nouvelle espèce ». Au cœur d’une Amérique qui ne semble peuplée que de motels, de parkings, de snacks et de station-service, ils passent presque inaperçus sinon par les traces de leurs massacres. La loi, impuissante, a abdiqué. Seule la violence et la mort ont le dernier mot.

La horde sauvage

Dans ce monde sans pitié, le shérif Bell incarne l’un des derniers représentants de ce qu’Orwell nommait la « common decency », ces vertus élémentaires et ce sens du bien commun qu’il plaçait chez les « gens ordinaires » : « Il y a deux mois Loretta et moi on est allés à une conférence à Corpus Christi et j’étais assis à côté d’une dame, c’était l’épouse d’un tel ou d’un tel et elle n’arrêtait pas de parler de la droite par-ci et de la droite par-là. Je ne suis même pas sûr de savoir ce qu’elle voulait dire. Les gens que je connais sont généralement des gens très ordinaires. Ordinaires comme la poussière, comme dit le dicton. C’est ce que je lui ai dit et elle m’a regardé avec un air bizarre. Elle croyait que j’en disais du mal, mais bien sûr c’est un grand compliment dans la partie du monde où je vis. Et elle continuait, continuait. Finalement, elle m’a dit comme ça : Je n’aime pas le chemin que prend ce pays. Je veux que ma petite-fille puisse avoir une IVG. Et je lui ai dit eh bien madame je ne crois pas que ça doive vous inquiéter le chemin que prend ce pays. Moi au train où vont les choses je ne doute pas une minute que votre petite-fille pourra avoir une IVG. Je dirais même que non seulement elle pourra se faire avorter, mais elle pourra vous faire endormir, ce qui a tout de suite coupé court à la conversation. »

Devant la sale tournure que prennent les choses, les enfants que l’on abandonne, les vieux que l’on pique, les êtres que l’on supprime comme des insectes, les fortunes gigantesques qui s’accumulent, cet homme de l’ancien temps se raccroche à des valeurs désormais aussi saugrenues que la chasse au bison avec des flèches. Comment en est-on arrivé à ce monde sans pitié entre purgatoire et enfer ? Une réponse fuse : « Ça commence à partir du moment où on commence à oublier la politesse. Chaque fois qu’on oublie de dire monsieur et madame la fin n’est pas loin (…) Finalement on arrive à une faillite de l’éthique marchande qui vous laisse avec des morts assis dans leurs véhicules en plein désert et alors il est trop tard. » Si Cormac Mc Carthy peint avec une puissance rare et une formidable économie de moyens « un pays qui s’en va en morceaux », on aurait tort de prendre son roman pour la simple radiographie d’une certaine Amérique contemporaine.

Comme dans la plupart de ces œuvres, c’est au Mal que l’écrivain s’attèle. « Quoi dire à un type qui de son propre aveu n’a pas d’âme ? » ; « Comment venir à bout de quelque chose dont on refuse d’admettre l’existence ? », s’interroge le shérif Bell. On achève la lecture de ce roman aussi violent qu’un film de Sam Peckinpah dans le même état que son narrateur, entre hébétude et résignation, avec le sentiment de la défaite « plus amer que la mort », mais aussi avec le bonheur d’avoir lu un chef-d’œuvre. Bonheur prolongé par l’excellente adaptation cinématographique réalisée par les frères Coen.

Christian Authier 

Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme  •  éditions de l’Olivier

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