Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
La Ligne de courtoisie de Nicolas Fargues
Depuis ses débuts littéraires, en 2000, avec Le Tour du propriétaire, Nicolas Fargues ne cesse de scruter et d’épingler les mœurs de ses contemporains au gré de comédies noires, acides, parfois tragiques, souvent d’une cruauté délectable comme One Man Show,J’étais derrière toi, Beau rôle, Le Roman de l’été, Au pays du p’tit ou La Péremption. Dans La Ligne de courtoisie, paru en 2012, le narrateur, un écrivain de quarante-trois ans, divorcé, père d’un garçon et d’une fille âgés de dix-neuf et seize ans, s’apprête à séjourner à Pondichéry où il espère renouer avec l’inspiration et le succès relatif qu’il connût naguère. Là-bas, il découvre seulement « une nation qui ne pensait plus, comme tout le monde, qu’à engorger ses routes de puissantes cylindrées privées à vitres teintées, truffer ses côtes maritimes de stations de vacances pour fonctionnaires slaves et ses campagnes de centrales nucléaires de troisième génération. » Deux ou trois rencontres sans grand intérêt ponctueront ce décevant séjour, mais le retour dans le vieil Hexagone sera encore pire…

On aura compris que ce n’est pas le souffle épique ni l’imaginaire débridé qui font le prix de ce roman. Le talent de Nicolas Fargues réside dans son sens du détail, le naturel de ses dialogues, une écriture dénuée d’artifices. Le héros « farguien » est un petit-bourgeois, un intellectuel (souvent un écrivain), un homme ayant une assez haute idée de lui-même tout en étant travaillé par des complexes, des timidités, une part d’inaptitude à la vie sociale. De ce décalage naissent des situations ridicules et humiliantes, mais très drôles, qui sont comme du sel jeté sur les plaies de nos vanités.
L’épreuve du réel
Le regard de Fargues n’épargne personne, à l’image du narrateur observant son fils : « avec sa suffisance obtuse, avec pour unique source de culture générale et d’information le portail généraliste de son fournisseur d’accès à internet et les couvertures des gratuits du métro, avec son vocabulaire de bande-annonce commerciale pour compilation des tubes de l’été et sa prédilection écrasante pour le prêt-à-porter cintré et les téléphones intelligents, il incarnait un archétype assez convaincant du petit con d’époque. »
Cela pourrait ne déboucher que sur une galerie de caractères sans la vision que l’auteur développe d’un livre à l’autre, celle d’un monde occupé par les signes, les apparences, le faux, le simulacre, l’uniformisation des modes de vie, l’accumulation des marchandises. Nulle théorie cependant chez l’écrivain, ni ressassement passéiste, juste une lucidité un peu triste et apaisée : « il en a toujours été ainsi depuis l’invention de la nostalgie : la belle époque n’a jamais existé que dans notre imaginaire. Parce que, de tout temps, l’épreuve du réel l’a toujours emporté et l’emportera toujours sur vos désirs de quatuors sériels et de ciels impeccables en noir et blanc. Et qu’il n’y a rien à faire, où et quand que ce soit, vous mourrez seul en emportant votre spleen impossible. » En attendant, il n’est pas interdit de sourire et de rire au spectacle de cette humanité boiteuse que Nicolas Fargues met en scène avec un art singulier.

