Originaire d’une petite ville près de Nantes, Melen Guesdon, aka Woizo, découvre très tôt le dessin grâce à une peintre qui l’initie aux couleurs, aux compositions et aux différentes techniques artistiques dès l’enfance. Après une adolescence marquée par la découverte du graffiti, il développe en parallèle une pratique du graphisme et du street art avant de multiplier les voyages à travers la France et l’étranger. Installé à Toulouse après un long périple jusqu’aux Philippines, l’artiste construit aujourd’hui un univers abstrait et organique, nourri par le graffiti, les rencontres humaines, l’architecture urbaine et la recherche d’émotions à travers la couleur.

Le graffiti c’est une pratique qui a forcément changé votre manière de faire l’art, mais est-ce qu’elle a aussi changé votre manière de regarder la ville ?
Totalement, le graffiti m’a vraiment appris à lire la ville autrement. Quand tu fais du graphe, tu développes une attention très particulière aux surfaces, aux rythmes architecturaux, aux endroits oubliés, aux respirations qu’il y a dans l’espace urbain. Tu ne regardes plus seulement une façade comme « juste un mur », mais comme un potentiel terrain d’expression. Et ça m’a aussi appris à ressentir les énergies des lieux. Une ville, ce n’est pas juste un décor, c’est une accumulation de traces humaines, de tensions, de flux, d’histoire. Le graffiti m’a donné ce rapport très instinctif à l’espace public. C’était physique.
Toulouse est une ville qui possède une scène street art très active, mais moins médiatisée que d’autres grandes villes. Est-ce que vous sentez émerger une identité artistique propre à Toulouse depuis que vous êtes ici ?
Toulouse a toujours été une vraie scène graffiti. Après, il y a eu le street art. Il y a eu des artistes importants qui sont sortis de Toulouse, je pense notamment à Tilt, Miss Van, Fafi, Rémi Tournier. Toute une équipe dans le graffiti qui a posé les bases, la true school. Il y a une histoire ici, une culture visuelle assez forte, même si elle n’est pas toujours médiatisée. Pendant longtemps, il y avait un équilibre entre les différentes pratiques. Il y avait les graffeurs plus vandales, les muralistes, les artistes d’atelier. Je trouve qu’aujourd’hui cet équilibre se perd un peu. Avec les nouvelles générations et les réseaux sociaux, tout va plus vite, ça devient plus individuel. Mais malgré tout, à Toulouse, il y a toujours une vraie énergie créative. C’est vivant, c’est libre.

Aujourd’hui, le street art est partout : festivals, commandes publiques, marques… Est-ce que vous avez parfois peur que l’art urbain perde son rapport initial à la spontanéité ou à la liberté ?
Moi je pense qu’il y a quand même quelque chose de très vivant dans le graffiti. À la base, les codes de cet art se sont structurés tout seuls. Et malgré le fait qu’on essaie parfois de le standardiser ou de polisser un peu, il vit par lui-même. C’est un microcosme. Toutes les bases sont là, et ça vivra toujours par lui-même. Il y aura toujours des artistes qui vont explorer, chercher, découvrir. C’est un peu comme les free parties ; il y a les crews, les gens s’organisent, se retrouvent, apprennent ensemble. Donc il y aura toujours cet élan de liberté. On a essayé de récupérer cette culture parce qu’elle était émergente, originale, mais beaucoup d’artistes gardent toujours ce lien fort avec cette culture-là.

Vous évoquez souvent vos voyages, notamment votre séjour en Afrique. Qu’est-ce qui a changé concrètement dans votre travail à ce moment-là ?
Le voyage en Afrique a été un événement majeur pour moi. Il a changé ma manière de ressentir la couleur ou le symbole. J’ai été marqué par l’architecture, les tissus, les masques, les peintures vernaculaires et tout leur système de signes, comme les adinkras par exemple, qui expriment des émotions ou des symboles. Je trouve qu’il y a une puissance graphique très directe et spirituelle dans ce qu’ils créent.
Dans votre travail, la couleur semble être un vrai langage émotionnel plus qu’un choix esthétique. Quand vous arrivez devant un mur ou une toile, est-ce que vous pensez vos fresques comme des expériences sensorielles ?
Oui, complètement. La couleur agit un peu comme une fréquence émotionnelle. Certaines associations créent de la tension, du calme, du mouvement, de la chaleur. J’essaie toujours de composer mes fresques comme des espaces à ressentir plus qu’à lire. Quand quelqu’un passe devant une de mes œuvres, j’aime l’idée qu’il puisse être traversé par une sensation, sans forcément avoir besoin d’une explication intellectuelle. La couleur touche quelque chose de plus instinctif.
Vos œuvres donnent souvent l’impression d’avoir été pensées pour entrer en symbiose avec l’architecture autour. Quand vous arrivez devant un mur, qu’est-ce que vous regardez en premier ?
Je regarde surtout comment le mur vit avec son environnement. Sa lumière, le rythme, ce qu’il raconte déjà à la base. Je regarde les lignes architecturales, les ouvertures, tout ce qui circule autour. Mais aussi les usagers humains du lieu. Pour moi, une fresque ne doit pas être posée sur un bâtiment comme un gros sticker. Il faut qu’elle dialogue avec l’espace et qu’elle révèle certaines qualités du lieu.

Pourquoi avoir choisi cette voie de l’abstraction et de l’interprétation libre plutôt qu’un travail plus figuratif ?
J’ai commencé par faire des choses plus figuratives, mais avec le temps je me suis rendu compte que je me sentais figé dans ma manière de construire les images. J’avais besoin de retrouver quelque chose de plus instinctif, plus vivant, plus personnel. Mon évolution m’a amené à épurer les formes, à enlever progressivement le superflu pour aller vers des compositions plus libres et organiques. L’abstraction me permet aujourd’hui de travailler davantage sur le rythme, les tensions, l’équilibre, l’énergie du mouvement et de laisser aussi de la place à l’interprétation. Et comme je viens du graffiti, j’ai toujours ce rapport au signe, à la lettre déconstruite, au geste.
Vous citez Wassily Kandinsky, Mark Rothko ou encore Piet Mondrian parmi vos influences. Qu’est-ce que ces artistes vous apportent encore aujourd’hui ?
Ils m’ont appris que la peinture pouvait dépasser la simple représentation. Quand Kandinsky parlait de vibrations intérieures, ou Rothko de présence émotionnelle, ça m’a beaucoup marqué. Mondrian, lui, travaillait énormément l’équilibre et les tensions dans la composition. Ça m’a ouvert à l’idée qu’une forme, une couleur ou un vide pouvaient produire une sensation très forte.
Avez-vous avez un retour ou une réaction d’un passant qui vous a marqué face à l’une de vos œuvres ?
Oui, une fois, pendant que je peignais une fresque, une dame âgée est venue me voir. Elle était presque en larmes. Elle m’a dit qu’elle passait devant ce mur tous les jours depuis des années et qu’elle ne regardait même plus l’endroit. Et pour la première fois, elle avait l’impression que cet endroit respirait à nouveau. Ça m’a énormément touché. Elle m’a raconté toute l’histoire du quartier. Elle me disait que son regard s’ouvrait à nouveau. Là, tu comprends que tu as vraiment ta place.

Est-ce que vous pensez que l’art urbain peut changer notre manière d’habiter un espace et de le voir ?
Profondément. L’art a toujours transformé notre quotidien. Depuis toujours, les humains peignent, sculptent, décorent, racontent des histoires sur les murs. Une œuvre peut modifier la manière dont on traverse un lieu, dont on le ressent, dont on se le ré-approprie. Ça peut créer de la poésie, de la fierté, du lien. Même dans une ville très bétonnée et fonctionnelle, l’art réintroduit du sensible. Et je crois qu’aujourd’hui, plus que jamais, on en a profondément besoin.

