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Entretien avec Thomas Dutronc • « The Jazz Nights »

by Bruno del Puerto

Thomas Dutronc : « J’aime le jazz spontané, pas destiné aux spécialistes »

Six ans après le triomphal « Frenchy », Thomas Dutronc renoue avec les standards du jazz, de « Let’s Get Lost » à « Shadow of your Smile » en passant par « Summertime » dans un album, « The Jazz Nights » au charme fou. Il nous en raconte la conception.

Thomas Dutronc © Yann Orhan

Associé au jazz manouche depuis son premier album, en 2007, Thomas Dutronc aime tout autant les standards américains du swing, qu’ils soient adaptés de chansons françaises (ce qu’il explorait, en duo, dans l’album « Frenchy ») ou purs produits US. Avec « The Jazz Nights », le guitariste se fait plaisir – et provoque le nôtre – en reprenant d’immenses classiques, certains en version chantée (« Get Along Without You Very Well », « Shadow of Your Smile », « Let’s Get Lost »…) d’autres en version instrumentale (« Summertime », « Here’s That Rainy Day » …) A ses côtés, ses complices depuis plusieurs années, « Eric Legnini (piano et arrangements), Rocky Gresset (guitare), Franck Agulhon (batterie) et Thomas Bramerie (contrebasse). Plus Stéphane Belmondo à la trompette et un géant de la guitare, Philippe Catherine, 83 ans, comme invité d’honneur.

« The  Jazz Nights » est un florilège de thèmes musicaux très cool. On vous y retrouve en crooneur irrésistible. Quelles sont vos références ?

Nat King Cole est celui que j’ai le plus écouté. Mais, aujourd’hui, c’est Dean Martin qui a ma préférence. Ses reprises de standards sont formidables, de vrais chefs-d’œuvre. Écoutez sa version de « If I Had You » en concert et vous serez conquis !

C’est aussi un hommage complice au grand guitariste belge Philippe Catherine. Qu’aimez-vous particulièrement chez lui ?

Je suis fan depuis longtemps. Je l’ai découvert, vers 19-20 ans, sur un album, « Young Django », où il jouait aux côtés d’un autre guitariste, Larry Coryell. Je suis allé le voir en concert plusieurs fois, au Duc des Lombards, au Sunset… J’en ai gardé des souvenirs éblouis. Il a une manière très poétique de jouer ; pleine de charme, qui vous capte, vous hypnotise. Il n’a jamais été celui qui cherchait à jouer le plus vite.

A quel moment un contact plus proche s’est-il noué ?

Il y a eu un épisode en forme d’histoire…belge. Philippe Catherine était en tournage à Paris avec une équipe de télé belge. Malheureusement, leur matos s’est retrouvé bloqué deux heures dans un ascenseur à cause d’une perche coincée dans la porte. Une aubaine pour moi : j’ai pu jouer pendant tout ce temps avec lui.  Il y a trois ou quatre ans, on est venu l’écouter au Forest National, à Bruxelles, avec mon père. Puis on l’a retrouvé en coulisse : on a bien rigolé. Lors de la tournée consacrée à mon disque précédent, je répétais souvent à mes amis musiciens, dans le bus qui nous trimbalait de ville en ville : « Ce serait bien qu’on fasse un truc avec Philippe Catherine ». C’était la nuit, on buvait des coups…et la proposition tombait dans le vide. Et puis, à force d’instance, je les ai décidés : on a pris rendez-vous avec lui et l’affaire s’est montée en trois jours, au formidable studio ICP, à Bruxelles. L’endroit est un cocon où l’on est bien accueillis. En plus on dort sur place. Idéal pour rester concentré sur un projet.

Pourquoi avoir diversifié les compositeurs sur l’album, un seul morceau (« Dance for Victor ») ayant été écrit par Philippe Catherine ?

On était donc en pleine tournée et on n’a avait pas le temps de répéter ses morceaux, plutôt complexes. On voulait jouer du jazz spontané, pas destiné aux spécialistes. En résumé : reprendre quelques standards. Philippe Catherine nous a mis sur la piste de Chet Baker en nous faisant écouter un inédit sur lequel il jouait avec lui. C’était trop beau. De leur côté, mes amis Eric Legnini et Rocky Gresset insistaient pour que l’album comprenne « un blues, un anatole (forme musicale de 32 mesures, NDLR) et un Django ».

Comme un clin d’œil, vous avez réuni Philippe Catherine et Philippe Katerine sur un morceau intitulé « Nariam » …

J’ai rencontré Philippe Katerine il y a plus de vingt ans. Il avait besoin d’un accompagnement un peu manouche sur un morceau qu’il avait composé pour une chanteuse japonaise ! Derrière l’image du mec qui fait le con, pratiquant le 2e et le 3e degré, j’ai découvert un homme profond, avec une culture musicale assez folle. Il avait choisi une belle chanson de Charles Trenet (« Il y avait des arbres ») pour notre duo sur la version de Noël de « Frenchy ». Je suis fan du morceau sur lequel on se retrouve et que Robert Wyatt avait adapté en chanson (sous le titre « Maryan »).

Pourquoi ouvrir votre album avec « Estate », tube de Bruno Martino (1960) que vous chantez en italien ?

En fait, j’étais plutôt partant de démarrer avec « Get Along Without You Very Well », qui me touche plus par ce qu’il raconte et qui est d’ailleurs mis en avant comme premier extrait. « Estate » est un très beau thème, une superbe mélodie reprise par des dizaines de jazzmen. On est dans le registre du sensuel alors que « Get Along… » est plus romantique. Quoi qu’il en soit, les deux chansons correspondent parfaitement au jazz que je défends, à la fois populaire et de qualité.

 « Estate » nous fait rappelle les versions italiennes des chansons de Christophe et de votre mère. Cela a-t-il compté pour vous ?

Je n’y ai pas pensé. J’ai plutôt fait appel à mes souvenirs d’italien au lycée et à mes connaissances en langue corse ! Je suis plus à l’aise avec l’anglais que je pratique depuis longtemps : dès l’âge de 10 ans, je regardais les films en VO. Mais cela a été un gros boulot en studio, pour cette chanson comme pour les autres, en matière de voix et d’intros. Je travaillais avec Eric Legnini, en pleine canicule, sans clim. Il devait faire dans les 800000 degrés !

Le magnifique « Let’s Get Lost » est aussi au programme…

Je suis fan de Chet Baker depuis toujours. Maman écoutait souvent une de ses compilations, avec sur la pochette un très beau portrait de l’artiste avec son reflet sur le piano. J’avais alors 16 ans est cela m’a beaucoup marqué. J’aime tout dans « Let’s Get Lost » : le swing, la trompette, le timbre de Chet, son velours » …

Parmi les standards figure « Summertime », sorte de sommet du jazz. Comment aborde-t-on un tel monument ?

Quand on a un projet de reprises, on dresse des listes. Ce titre revenait très souvent chez les gens qui ne sont pas dans le jazz. J’ai toujours très peur d’apporter la millième interprétation. Or, le résultat me plaît grâce notamment aux arrangements d’Eric, à la ligne de basse de Thomas (Bramerie).

Votre côté facétieux se manifeste sur « Blues on the Rock », un instrumental pendant lequel vous réclamez à plusieurs reprises « La même chose…avec des glaçons » à un serveur qui fait la sourde oreille. Histoire vécue ?

C’est d’abord un hommage à Henri Salvador (qui a commis le très cha-cha « Dialogue de glace » dans les années 1960, NDLR). Tout le monde jouait super sur «  blues on the Rock » mais, après plusieurs écoutes, je trouvais le morceau un peu long et lassant. Comme je ne voulais pas le couper, j’ai eu l’idée de rajouter des conneries. Dans le flot des idées, j’ai retenu un truc très simple, qui je crois fonctionne bien. Le plus drôle c’est qu’il m’est arrivé une histoire similaire, récemment, au New Morning. Le club propose souvent du gros rouge un peu dégueu. Pour le faire passer, je l’ai demandé « avec des glaçons », ce qui a bien fait rigoler mes copains.

Le morceau « Trippin’ » ressemble au meilleur George Benson. Que représente-t-il pour vous ?

Le morceau est une composition d’Eric Legnini. Sa bonne idée est d’avoir convié son ami Daniel Roméo pour y jouer de la basse électrique. Quant à Benson, oui, je suis fan, autant quand il chante « Give Me The Night » que sur les albums plus anciens où il est seulement guitariste. Il a fait de la pop à une certaine époque mais n’a jamais oublié le jazz.

Album « The Jazz Nights », de Thomas Dutronc (Tomdu/Decca/Universal Music, sortie vendredi 23 octobre).

Jean-Marc Le Scouarnec 

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