Comme à l’habitude, l’opéra le plus espagnol des opéras français, a affiché complet en quelques jours, dès sa mise au programme du Théâtre du Capitole pour huit représentations du 26 juin au 5 juillet 2026. Ouvrage en quatre actes, écrit sur une musique de Georges Bizet, créé alors avec un simple succès d’estime le 3 mars 1875, c’est la coproduction avec une mise en scène fort réussie de Jean-Louis Grinda, aidé de toute son équipe.
Léo Hussain dirige les forces vives de l’Orchestre national du Capitole, tout comme le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra national du Capitole menés par Gabriel Bourgoin.

On retient que, si le 3 mars, à l’Opéra-Comique, l’accueil fut plutôt froid, l’œuvre sera programmée tout de même quarante-huit fois durant la seule année 1875 ! Si l’histoire fascine, on n’oublie pas que Carmen est un ouvrage brillant sur le plan de l’orchestration. « Cette musique de Bizet me paraît parfaite. Elle approche avec légèreté, avec souplesse, avec politesse. […] Cette musique est cruelle, raffinée, fataliste : elle demeure quand même populaire. » Voilà ce qu’écrivait le philologue et philosophe et pianiste et compositeur Friedrich Nietzsche, au sujet de la musique de Carmen, après avoir encensé puis délaissé la musique d’un certain Wagner. Un critique averti de l’époque écrira : « cet opéra qui tout entier danse en notes de feu. » Il lui faut y retourner car la musique de Bizet cache des merveilles d’ingénuités et de grâce sous une propension à l’éclat et à la dorure. Et de conclure alors : « Heureux qui sait goûter à la fois la musique qui s’épanouit au pays de la lumière et celle qui se cache dans les profondeurs mystérieuses et voilées. » Benoît Jouvin.

Opéra qui triomphera très vite par la suite. Il verra la créatrice du rôle, Célestine Galli-Marié, venir reprendre le rôle à Toulouse en 1877. Une aficionada de sa scène préférée, celle du Théâtre du Capitole, Lucienne Anduran-Marre, chantera le rôle plus de mille deux cent fois au total, dans sa carrière, avec des pics autour des années 1930-50 !! Et comment ne pas citer aussi une native de la ville minière de Decazeville, Emma Calvé, prodigieuse interprète du rôle, fin XIXe, soprano, véritable star mondiale du chant, l’incarnation même de Carmen. Pour notre scène lyrique, avec le Barbier de Séville, Carmen dépasse les trente productions ! Le Sud de l’Espagne, ça “marche“ !
Il faut dire que tous les ingrédients sont réunis pour faire deCarmenun succès : une succession d’airs merveilleux, des chœurs formidables, des parties orchestrales remarquables, une structure dramatique parfaite, un sens aigu de la beauté mélodique et du plaisir sensoriel, une forte cohérence dramaturgique, ainsi qu’une cohésion interne parfaite. La coupe est pleine.

Rassurons le public, si l’on peut le dire ainsi, c’est Carmen qui meurt à la fin, sous la navaja de Don José. En espérant qu’une irruption dans la salle d’esprits contraires ne bouleversera pas le livret qui voie s’affronter à tour de rôle deux mezzo-sopranos Marie-Nicole Lemieux ou Adèle Charvet et deux ténors Airam Hernandez ou Fabien Hyon.
Sûr, Carmen reste l’opéra par excellence dans sa trame la plus habituelle : passion, jalousie, couteau avec la relation triangulaire un peu bousculée ici entre un baryton choisi, le toréador Escamillo, Alexandre Duhamel ou Armando Noguera, un ténor, ici le meurtrier et la soprano ici, plutôt une mezzo-soprano, tuée par son amant délaissé. Les cartes sont un peu, bousculées, renversées. Sans compter, le personnage de Micaëla, la soprano Anaïs Constans ou Marianne Croux, la promise oubliée, promise par la maman de Don José, celui qui ne se laissera plus guider que par ses désirs. L’une doit être la vivante image de la pureté, de la fraîcheur et de l’ingénuité, offrant un contraste saisissant avec l’autre, qui doit être la personnification de la sensualité, mais aussi du péché et du vice pour certains.
Tous, ont été déjà applaudis sur la scène du Théâtre jusqu’à Adrien Mathonat en Zuniga, qui fut Masetto et aussi le Commandeur dans Don Giovanni en novembre dernier ainsi que Le Dancaire interprété par Damien Gastl.

Faut-il vous entretenir sur le synopsis de l’opéra du XIXè siècle le plus joué des ouvrages français sur les plus grandes scènes lyriques du monde ? Indéboulonnable, il est toujours dans le trio de tête des opéras les plus représentés. Dans cette Espagne fantasmée par Georges Bizet, on y retrouve bien sûr, tous les lieux communs ibériques – les remparts et les arènes de Séville, la gitane, le toréador, la corrida…mais aussi et surtout une musique radicalement nouvelle et une histoire d’amour qui a marqué les esprits aux quatre coins des civilisations. Arrangé, dérangé, parodié, adapté dès 1910 au cinéma, plus de vingt films répertoriés, jamais apprivoisé, l’ouvrage résiste à tout, même au genre castagnettes et tambourins, et à la version de Stromae sur l’air de “Prends garde à toi. » Amour, érotisme et mort restent les trois composantes essentielles de l’ouvrage.
Mais ce n’est pas parce que Carmen est l’opéra le plus populaire du répertoire, qu’il faudrait négliger la complexité du personnage principal, la jeunesse, la fragilité, la sensualité d’une simple bohémienne. Non, Carmen n’est pas que l’incarnation de la femme libre, volage. Plutôt étrangère aux contraintes comme aux soucis domestiques, elle n’a pas d’instinct de survie. Aurait-elle été mère ? La famille la concernait-elle ? Plutôt une femme fatale, et qui le reste, fatale au sens de femme libre, à la sexualité affirmée et assumée, en aucun cas une victime.
Une célèbre habituée du rôle précise que : « Carmen représente un type idéal de femme authentiquement émancipée c’est-à-dire libre, souveraine et maîtresse de toute ses décisions. Carmen n’est pas une femme légère ou superficielle …et encore moins une prostituée, comme on peut l’interpréter hélas un peu trop souvent. »
De même que Don José n’est pas qu’un simple bellâtre amoureux. Le personnage est plus complexe à cerner, ne serait-ce que par son rapport au devoir, à la discipline, la relation avec sa mère, avec ses racines, avec Carmen, avec les femmes, …En ces temps-là, c’est l’homme qui s’en va, pas la femme…

Un tel personnage ne pouvait que déranger le public de 1875, habitué de cette salle, choqué de voir, oh ! stupeur, et pour la première fois, un chanteur mourir sur la scène de l’Opéra-Comique, et qui plus est, une femme. Les librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halevy auront réussi un coup de maître, non sans ténacité, après avoir rajouté, pour adoucir, le personnage de Micaëla, vecteur des valeurs positives, absent de la nouvelle déjà édulcorée de Prosper Mérimée à l’origine du livret. Cet écrivain, polyglotte, grand voyageur, fervent admirateur et connaisseur, lui, de l’Espagne, était aussi inspecteur des Monuments historiques. Grand ami de la famille des de Montijo d’Espagne, c’est, raconte-t-il, la mère d’Eugénie, la future impératrice française, qui lui raconta une histoire lui inspirant alors sa nouvelle, titrée Carmen. Hélas pour le compositeur, disparu brusquement d’un accident cardiaque, Georges Bizet n’aura pas eu le temps de savourer le génie de sa musique au service d’une œuvre animale et foudroyante, universelle dans les choix décidés par son héroïne, porteuse d’une morale nouvelle alors et d’un défi, celui de la liberté. Sa musique seule, avait pu parvenir à réunir l’inconciliable : l’amour, la fête et la mort, inextricablement unis dans cette scène au dénouement inoubliable. On évitera de juger l’ouvrage avec les yeux de 2026 et on réfléchira et appréciera avec ceux de 1875. Rien de pire que les anachronismes.
« Un jour peut-être l’opéra mourra-t-il {…}. Reconnaissons, toutefois, qu’il aura vécu de chanter superbement sa propre mort, dans la mort toujours recommencée des enchanteresses. » Jean Starobinski. Les enchanteresses.2005

Sans oublier la lecture de la : Lettre de P. I. Tchaïkovsky à Mme von Meck du 18-19 juillet 1880 qui traite de la partition reçue de l’opéra Carmen, cliquez ici.

