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Orchestre national du Capitole • Tarmo Peltokoski (direction) / Alexandra Dovgan (piano)

by Bruno del Puerto

Le programme prévu du concert du jeudi 2 avril à la Halle à 20h est modifié. Des impératifs de santé obligent la pianiste Béatrice Rana à annuler sa venue et, venant au secours du concert, la pianiste russe Alexandra Dovgan souhaite interpréter de Serge Rachmaninov, la fameuse Rhapsodie sur un thème de Paganini. Suivra comme prévu, la Symphonie n° 10 de Dimtri Chostakovitch. Sur l’estrade, c’est bien Tarmo Peltokoski qui dirige les musiciens de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, et la jeune pianiste.

Orchestre National Du Capitole : Tarmo Peltokoski Romain Alcaraz
Tarmo Peltokoski © Orchestre national du Capitole / Romain Alcaraz

LaRhapsodie sur un thème de Paganinide Rachmaninov est une série de vingt-quatre variations au piano avec accompagnement orchestral, rédigée en Suisse pendant les vacances du compositeur, et dont la création mondiale, et triomphale ! eut lieu à Baltimore le 7 novembre 1934 sous la direction du chef mythique Léopold Stokowski. C’est une composition de vingt à vingt-cinq minutes suivant le tandem chef-pianiste, basée sur le célèbre 24ème Caprice pour violon seul de Niccolo Paganini, l’insensé virtuose du violon. L’allégresse est de mise dans toutes les “transformations à vue“ que le compositeur fait subir au thème. Onze sous-thèmes pour le Caprice que Rachmaninov transformera en …24 Variations – comme il y a …24 Caprices !

Alexandra Dovgan © Vladimir Volkov
Alexandra Dovgan © Vladimir Volkov

Vous succomberez à l’évidente séduction de l’écriture énergique, virile, ce qui n’empêche pas le charme pétillant de certaines, le côté jubilatoire pour d’autres. Certains moments sont d’une virtuosité…échevelée !! Les pianistes en manquent de doigts la bouderont. Tous les pianistes même renommés ne l’abordent pas. Orchestration brillante, fluide, avec des rythmes incisifs. C’est une excellente et décontractante pièce de concert bien trop peu programmée, et on comprend pourquoi.

Alexandra Dovgan

À propos de la Symphonie n°10 et de son compositeur : 
Symphonie n°10, en mi mineur, op. 93
I. Moderato
II. Allegro
III Allegro – Largo
IV Andante. Allegro
Création le 17 décembre 1953 à Léningrad par l’Orchestre Philharmonique sous la direction d’Evgeni Mravinski

Parmi les points d’appui pour essayer de comprendre le musicien Chostakovitch, et mieux “rentrer“ dans telle ou telle de ses œuvres, sachons que notre compositeur est toujours resté un patriote, attaché à sa terre, la Russie. Il n’aurait pu concevoir un seul instant de quitter son pays comme un Rachmaninov auparavant et un Prokofiev pendant. Et ainsi, dès ses premières partitions, il a élargi son public dans le monde entier où le civisme de ses ouvrages a provoqué l’émotion. Sa démarche propre contient une lutte féroce, de l’intérieur contre le fascisme. Le problème de la Vie et de la Mort l’a aussi sans cesse occupé, taraudé. La façon de vivre a été une de ses préoccupations journalières. Ne dit-il pas : « Nous devons vivre notre vie de façon à ne jamais en avoir honte. »

Fouillez et retrouvez dans ces portées noircies dans une extraordinaire précipitation, la haine de la mort, la désespérance liée à l’environnement politique, la lutte permanente, le plaidoyer pour une foule d’êtres utilisés, récupérés, d’autres persécutés, sacrifiés tant physiquement que moralement sur “l’autel de tyrans de tous poils”.

Oui, quelle force peut animer un esprit pareil pour trouver les solutions : je ne peux pas partir mais il faut que j’écrive, et que par ma musique, le monde comprenne plus tard LE drame, MON drame, le drame de tout un peuple étouffé, bâillonné, exécuté. « En écoutant ma musique, vous découvrirez la vérité sur moi, l’homme et l’artiste.» Dimitri Chostakovitch

Dimtri Chostakovitch
Dimtri Chostakovitch

La disparition du dirigeant tout puissant de l’Union Soviétique le 5 mars 1953, le même jour que Serge Prokofiev, sonne le glas de la dictature infernale. Du jour au lendemain, tous les principes sont remis en question par ceux- là mêmes, les médiocres, les besogneux, les arrivistes qui les avaient auparavant exécutés sans broncher. La disparition d’un seul homme fait s’effondrer l’immonde système avilissant l’exécuté comme l’exécuteur. L’impensable refait surface tandis que l’immonde s’enfonce entraînant les interdits les uns après les autres. Mais, tout de même, tout ce qui était noir ne redevient pas blanc et l’histoire nous prouve avec le recul que l’implacable mutation ne se fait pas sans douleur encore.

Conscience vivante de sa génération, Dimitri Chostakovitch lui, saisit la balle au bond et s’empresse de composer une œuvre dont le programme implicite résidera dans la condamnation sans appel du stalinisme. Après huit années d’abstinence dans l’écriture symphonique, c’est une étape capitale.

Tragique, pessimisme, immense intensité émotionnelle se dégagent ainsi de cette Dixième Symphonie. Elle est l’image même de l’écorché vif, bridé dans sa création depuis 1948 avec sa condamnation écrite par un certain Andreï Jdanov dans son rapport au vitriol lors de la conférence sur l’état de développement de la musique en Union Soviétique. Un article “guillotine » pour les, Chostakovitch, Prokofiev, Khatchatourian…Cette N°10 suit la composition de deux quatuors publiés, le n°4 et le n°5, le premier, l’expression même du deuil et des lamentations, le deuxième, celle du désespoir le plus insondable, de la souffrance la plus insupportable ressentie sous les coups d’une puissance violente et aveugle.

Cinq ans durant lesquels, rongeant son frein, et sa santé, il écrit pour lui, attendant une hypothétique revanche sur les apparatchiks qui l’ont confiné dans un rôle de musicien de bandes filmées et de musiques commémoratives dont le sommet sera Le Chant des forêts. Quant au Concerto n°1 pour violon et au cycle vocal “De la poésie populaire hébraïque”, ils ont été remisés pour quelque temps.

Désirant prendre une revanche cinglante sur l’Union des Compositeurs, Dimitri Chostakovitch accepte de soumettre sa partition à la critique lors d’un colloque organisé par son Président Tikhon Khrennikov, qui laissera la parole à Victor Vanslov, un « éminent » musicologue, prêt à tous les compromis avec le régime. Ce dernier reprochera à l’œuvre son pessimisme excessif : « (…) tel est l’aspect de la pseudo psychologie profonde de la symphonie de Chostakovitch qui cherche à traduire les différentes nuances de la souffrance, de la terreur humaine, des ténèbres ou d’images grotesques ou caricaturales. Dans les Symphonies de Chostakovitch, on ne décèle point d’héroïsme, ni d’images de la nature ou de l’amour. Or le monde qui nous entoure n’est pas tel qu’il le dépeint. La10ème symphoniepropose un tableau foncièrement inexact des problèmes essentiels de la vie. »

Un jeune membre de l’Union qui allait défier l’ordre académique, futur compositeur avant-gardiste des années 60, Andreï Volkonski, arrive à faire admettre que l’œuvre fait montre d’un pessimisme positif (!) Il fait même voter une motion pour que cette Dixième aille servir d’exemple aux éminents membres de l’Union afin qu’ils s’efforcent « au courage, à l’indépendance et à l’expérimentation » (5 Avril 1954). Un sacré tour de force.

Orchestre National Du Capitole Cr‚dit Pierre Beteille
Orchestre national du Capitole © Pierre Beteille

Et voici comment Dimitri Chostakovitch va défendre saDixième, considérée maintenant comme un condensé de toutes les pensées “philosophiques“ accumulées dans les précédentes Firth,SixthSeventh and Eight symphonies : « Cette symphonie comporte quatre mouvements. En examinant le premier mouvement d’un œil critique, je vois que je n’ai pas réussi à créer ce dont je rêve depuis longtemps – un authentique allegro de sonate. Je n’y suis pas plus arrivé dans cette symphonie que dans les précédentes. Pourtant je n’ai pas renoncé à tout espoir d’écrire un tel allegro un jour. Ce Moderato contient plus de tempos lents et d’épisodes lyriques que de fragments héroïco dramatiques et tragiques. (…). Il pourrait être le plus personnel de tous les mouvements de cette Dixième. D’où l’extrême difficulté de l’analyser. Cette musique est symphonique au sens le plus élevé et pur que traduit ce mot.

Le deuxième mouvement – Allegro – correspond me semble-t-il et d’un point de vue très général, à mes idées, et occupe dans le cycle la place que j’avais prévue. Mais ce mouvement est peut-être trop court, surtout si on compare aux premier et troisième, et aussi quatrième, qui sont relativement longs. On observe donc une certaine perturbation de la construction cyclique. Peut-être manque-t-il ici un autre mouvement ? (…)

En ce qui concerne le troisième mouvement, il me semble qu’à tout prendre, l’idée n’a pas été trop mal réalisée, bien que ce mouvement ne soit pas dépourvu de certaines longueurs alors que, d’un autre côté, il semble lui manquer quelque chose. Je serais heureux d’avoir l’avis des camarades sur ce sujet.

Dans le Finale, l’introduction est un peu trop longue. Pourtant, en l’entendant récemment je suis parvenu à la conclusion qu’elle remplissait sa fonction et, dans une certaine mesure, assure l’équilibre de tout le mouvement (…).

Les compositeurs aiment, souvent à parler d’eux-mêmes : je me suis efforcé, j’ai essayé, etc… Tel n’est pas mon propos. J’aimerais mieux savoir ce qu’en pensent les auditeurs, ce qu’ils éprouvent. Mais je souhaiterais encore ajouter une chose : dans cette œuvre, j’ai cherché à exprimer les sentiments et les passions de l’homme ». Dmitry Shostakovich.

Propos tenus à la Maison des Compositeurs, lors d’une discussion sur la nouvelle œuvre, devant un parterre de compositeurs, de critiques, d’instrumentistes, de mélomanes. Une nouvelle manière de montrer l’ouverture d’esprit un an après la mort de Staline mais le vent de liberté ne souffle pas encore très fort.

Le « Beethoven du XXè siècle » sait qu’il doit tenir ce genre de discours pour faire “passer” l’écriture de sa Dixième. Le temps des compromissions n’est pas encore terminé.

Michel Grialou

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