Jean-François Zygel est simplement dingue de la musique de Mitia, depuis toujours
Et ce depuis sa tendre enfance ! Quelle chance d’avoir plongé si tôt dans le chaudron de la musique de Dimitri Chostakovitch. On en saura davantage ce samedi 24 janvier à partir de 18h à la Halle dans son habituel concert, si attendu du public, et intitulé alors Mon ami Chosta. Les musiciens de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse sont présents, placés sous la direction du chef américain Sebastian Zinca.

Quelques mots sur ce chef à l’affiche : Sebastian Zinca est un Américain d’origine péruvienne et roumaine.
Il a terminé ses études de direction d’orchestre à l’Académie Sibelius en Finlande, où il a été l’élève de Sakari Oramo. Dans le cadre de sa formation, il a dirigé presque tous les grands orchestres de Finlande, où il a fait ses débuts en tant que chef invité avec l’Orchestre Symphonique d’Oulu.
En 2021, il a reçu la Médaille d’argent au troisième Concours international de direction d’orchestre Antal Doráti à Budapest (Hongrie). En outre, il a été chef d’orchestre à l’Académie du Festival de Lucerne, où il a travaillé pendant trois semaines de manière intensive sur la musique contemporaine, et au Festival de musique d’Aspen.
Il s’est également produit avec des orchestres aux États-Unis, en Finlande, en Allemagne, en Hongrie, en Roumanie, en Espagne, en Italie et en République tchèque.

La parole est donc à Jean-François Zygel, concepteur de ce type de concert, de sa composition, et pianiste. Nous ne vous ferons pas l’injure de vous présenter Jean-François que le public de la Halle connaît si bien. Ici, nous nous contenterons de quelques lignes de présentation du compositeur hors-normes qu’est Dimitri Chostakovitch car, dès qu’une œuvre du plus grand musicien russe du XXè siècle est au programme d’un concert de l’ONCT, on ne sait trop comment l’aborder pour faire court, si possible. Lançons-nous tout de même.

Qui peut me réconforter dans ma détresse ? Jérémie – Les Lamentations
Enfouie sous contraintes et persécutions, l’existence de Dimitri Dimitrievitch Chostakovitch aura été entièrement fidèle à la terre russe. Malgré la terreur psychologique institutionnalisée par le régime soviétique, le dernier Géant de l’écriture symphonique laisse une œuvre considérable universellement reconnue.
La noirceur impitoyable des artistes allemands des années 1920 aurait-elle traversé les frontières pour imprégner insidieusement puis de façon définitive l’esprit de Chostakovitch ? Aurait-il connu les dessins d’un Max Beckmann, ou George Grosz, ou Otto Dix au compte rendu impitoyable de la réalité ? Auraient-ils pu servir de terreau fertile sur lequel le sens du tragique du jeune musicien russe n’a pu que s’épanouir ? Un sens du tragique dont les prémices sont déjà parmi les premières œuvres comme la Deuxième Symphonie, dite “octobre”, l’Âge d’or ou Le Boulon ?
En travaillant pour le metteur en scène Meyerhold, en coopérant avec Maïakovski, le “poète de la Révolution” et en côtoyant les fondateurs du cinéma soviétique, Chostakovitch, en toute candeur, va nouer inévitablement des rapports de collaboration avec le pouvoir. Depuis son premier opéra Le Nez, achevé en 1928, écrit d’après la nouvelle fantastique et drolatique de Gogol, le Kremlin le fixait avec attention, le considérant déjà comme le futur compositeur officiel idéal, que le régime emploierait selon son bon vouloir.
Le « talent créateur stupéfiant », « l’un des plus grands espoirs de l’art » est déjà récupéré. L’accueil mondial favorable à sa Première Symphonie n’aura pas eu que des avantages. Progressivement, le jeune prodige “Mitia” va saisir la nature du lien qui l’attache au pouvoir politique. Il n’a pas su prévoir son état d’aliénation mis en place par l’édification, telle un rouleau compresseur, d’un système politique totalitaire menant tout droit à l’institution d’une esthétique unique.
Pour les dirigeants politiques d’alors, la manifestation d’une ambition sans mesure et la gloire ascendante d’un seul individu ne sont pas tolérables. A la fois jaloux et craignant comme une forme de débordement, ils doivent s’employer à étouffer une telle personnalité.

Chostakovitch par son talent de compositeur reconnu tout de suite au-delà des frontières, s’évitera le sort d’un Kirov, assassiné en 1934 dont le seul reproche fut : Être un chef révolutionnaire communiste susceptible de fomenter un complot. Il ne subira pas, non plus, “la tragédie de Gorki”, sa famille étant sans intérêt pour quelque dirigeant de l’état, ses membres et lui-même ne seront guère de dignes héros d’Euripide. D’autres, poètes, hommes de théâtre, auront le “mauvais goût” d’avoir quelque talent. Ils meurent, assassinés, ou très rapidement, en camps divers, eux, ou l’un ou des membres de leur famille, pris au hasard.
Miraculeusement épargné, Chostakovitch sera informé au quotidien de ces événements tourbillonnants. Il aurait pu connaître Kolima, le Goulag des goulags, il a pu et su l’éviter. Le tabac, l’alcool ne pourront calmer de terribles crises d’angoisse qui le précipiteront vers les premiers handicaps physiques, et la maladie.
Enfant d’une idéologie en laquelle il crut et qu’il servit, il fut à son tour trahi par elle.

Homme toujours sincère, mais surtout doué de sincérités successives, assurément, Chostakovitch n’a pas eu qu’un parcours bordé de roses sublimes. Chaque fleur avait sa tige plutôt vigoureuse mais passablement recouverte d’épines, ou pour le dire autrement, comment créer une multitude d’œuvres, dans tous les domaines musicaux, sans cesse sous la pression nocive et faussement bienveillante de fonctionnaires “cultureux”, ou, comment paraître soumis pour mieux contourner les oukases, ou se cuirasser pour que glissent sarcasmes et injures, humiliations, menaces.
En un mot, comment “sauver sa peau” ? Ironie, humour, dérision, sarcasme, voilà heureusement des armes dont il fera usage tout au long de sa vie, sans répit, armes salvatrices pour un esprit créateur, reconnu de génie.
« L’histoire, aujourd’hui, se substitue aux événements. La mort, déjà, avait dépouillé Chostakovitch des oripeaux trouvés au vestiaire de l’opinion publique. Dans une nouvelle clarté, le compositeur avance, front large, regard perçant, traversant le miroir sans sarcasme, sans grimaces, sans effroi. Celui qui chanta l’utopie, l’aube et la nuit, le rebelle consentant, le soumis des lendemains enlisés, l’apôtre des renouveaux perdus et toujours resurgis, le voilà bien, Chostakovitch. D’autant plus présent qu’il est désincarné, affranchi, intouchable, acteur, juge et témoin d’une longue odyssée. Le voici, de retour, survivant de la traque et rendant compte. Par l’œuvre, par l’humour, par l’éclat, par le silence. De retour, » Chosta » est vivant ! »
Guy Erismann, Philippe Gavardin, François Pigeaud.

Mais, prenons pour exemple la Symphonie n° 12 bien peu souvent exécutée dans les salles de concert. On lui préfère la 4ième, la 8, la 10 bien sûr. Elle arrive après la Onzième Symphonie dite « l’année 1905 » et sera baptisée “1917“, créée le 11octobre 1961 à Moscou. À l’année 1905 succède donc l’année 1917 autour du personnage de Lénine. Certains ne vont pas être tendre avec cette nouvelle partition, plutôt déconcertante, la trouvant vide d’intensité, de force tragique, d’émotion. C’est à se demander si le compositeur n’a pas voulu à sa manière se rebeller, n’ayant pas d’autres moyens que les portées sur lesquelles il peut s’épancher, exorciser, se révolter. En effet, il s’est produit alors un fait extraordinaire et déroutant dans sa vie, se rajoutant à une déjà longue liste de “couleuvres“ à avaler : en juin 1961, il est contraint d’adhérer au Parti Communiste afin d’occuper le poste de Président de l’Union des Compositeurs de Russie, sous la poussée d’un certain Nikita Khroutchev. Pour répondre en tant qu’homme et artiste à cet enrôlement quasi-obligatoire, ce seront les symphonies n° 13, 14 et 15.
Cette symphonie n°12 est indéniablement une commande dédiée à la mémoire de Vladimir Illitch Lenine, écrite sans grande conviction. C’est donc le rôle finalement effacé joué par Lénine, de “deus ex-machina“ pendant la Révolution d’Octobre de 1917 qui apparaît.
Les sous-titres parlent d’eux-mêmes. D’abord, les quatre mouvements se jouent sans interruption. Après le “Revolutionary Petrograd“, ample allegro symphonique dans une dynamique presque constamment fortissimo, c’est “Razliv“ évoquant une localité au nord de Petrograd où coule une petite rivière souvent en crue – quand on sait que razliv veut dire en russe, crue, débâcle !!! – où Lénine se réfugiait et d’où il suivait les évènements révolutionnaires dont il jouera l’acte final en arrivant dans la ville en rébellion par la fameuse “gare de Finlande“.
Le troisième mouvement, un allegro, s’intitule Aurora, du nom de ce fameux cuirassé dont la salve donna le signal de l’assaut du Palais d’Hiver. Il constitue le point culminant de l’œuvre et présente une progression caractéristique depuis un pianissimo à peine audible jusqu’au tutti fortissimo. Enfin, le quatrième, qui demanda de longs mois de gestation, Chostakovitch étant vraiment peu inspiré, “The Dawn of Humanity : l’istesso tempo“ dépeint très complaisamment cette aube enfin éclairée par le communisme triomphant !
Chostakovitch déclarera à la radio : « Je voulais que la Douzième Symphonie soit terminée pour le XXIIè congrès du PCUS. Et j’y suis parvenu. Je suis arrivé à terminer ma symphonie en ces journées historiques de notre patrie. » !! Symphonie achevée d’accord, non sans mal, et pas un chef-d’œuvre assurément, dirons certains, plutôt une sorte de pied-de-nez aux instances dirigistes.
« Si on me coupait les deux mains, je continuerais d’écrire de la musique, la plume entre les dents. » Chostakovitch, cité par Isaac Glikman, “Lettres à un ami“
On pourrait s’entretenir de la Symphonie n° 1, du Concerto pour violoncelle et orchestre n° 2, de l’insolite Symphonie n° 13, de la Leningrad n° 7, bouleversante, de la Symphonie n° 9, la moins jouée de toutes, …. Sans oublier quelques Quatuors parmi les quinze, et tant et tant.

Parmi les points d’appui pour essayer de comprendre le musicien Chostakovitch, et mieux “rentrer“ dans telle ou telle de ses œuvres, notre compositeur est toujours resté un patriote, attaché à sa terre, la Russie ; il n’aurait pu concevoir un seul instant de quitter son pays comme un Rachmaninov avant et un Prokofiev pendant. Et ainsi, dès ses premières partitions, il a élargi son public dans le monde entier où le civisme de ses ouvrages a provoqué l’émotion. Sa démarche propre contient une lutte féroce, de l’intérieur contre le fascisme. Le problème de la Vie et de la Mort l’a aussi sans cesse occupé, taraudé. La façon de vivre a été une de ses préoccupations journalières. Ne dit-il pas : « Nous devons vivre notre vie de façon à ne jamais en avoir honte. »
Fouillez et retrouvez dans ces portées noircies dans une extraordinaire précipitation, la haine de la mort, la désespérance liée à l’environnement politique, la lutte permanente, le plaidoyer pour une foule d’êtres utilisés, récupérés, d’autres persécutés, sacrifiés tant physiquement que moralement sur “l’autel de tyrans de tous poils”.
Oui, quelle force peut animer un esprit pareil pour trouver les solutions : je ne peux pas partir mais il faut que j’écrive, et que par ma musique, le monde comprenne plus tard LE drame, MON drame, le drame de tout un peuple étouffé, bâillonné, exécuté. « En écoutant ma musique, vous découvrirez la vérité sur moi, l’homme et l’artiste. » Dimitri Chostakovitch.
Orchestre national du Capitole
