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Cœur et Jardin, 20 ans de théâtre célébrés à Toulouse

by Ines Desnot

Fondée par Alexandra Pons et Claude Hélias en 2006, la compagnie Cœur et Jardin est aujourd’hui une troupe bien implantée dans le paysage théâtral toulousain. À l’occasion de ses 20 ans, Culture 31 a échangé avec Claude Hélias, qui en assure toujours la direction. De ses débuts sur les planches à ses projets pour l’avenir, il revient sur deux décennies de création, de comédie et de rencontres avec le public.

Claude Hélias

Culture 31 : Vous rencontrez Alexandra Pons dans le cadre d’un cours de théâtre, dans les années 2000. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

Claude Hélias : C’étaient nos premiers pas sur scène, dans le théâtre, à Aucamville. C’est un moment où on est très fragile, où on découvre ce que c’est qu’être comédien. Donc c’est un souvenir ému de cette rencontre, et du début de l’expérience de la comédie, sur les planches.

Vous fondez la compagnie Cœur et Jardin en 2006. Au-delà de votre passion commune pour la scène, comment naît cette décision ?

Elle est née d’abord parce que nous avons décidé, Alexandra et moi, d’aller suivre des cours de théâtre à Paris, chez Jean-Laurent Cochet, ancien pensionnaire de la Comédie Française, qui a formé Fabrice Luchini, Isabelle Huppert… En rentrant de la Capitale, nous avions également suivi un stage au Théâtre du Pavé, pendant cinq semaines. À l’époque, nous avions rencontré des comédiens qui suivaient ce même stage, en plus de ceux que nous avions rencontrés à Aucamville. Après ça, nous étions donc plusieurs, et on s’est dit que l’on devrait monter notre compagnie théâtre. Le 29 août 2006, on a signé les statuts à plusieurs pour se lancer dans la création de notre première pièce, George Dandin de Molière, mise en scène par Francis Azéma.

© Nicolas Barbarin

Rapidement, la compagnie se forge une solide réputation dans le registre de la comédie. Qu’est ce qui fait la force de Cœur et Jardin dans ce genre ?

C’est d’abord une histoire d’amitié – un groupe de comédiens qui est aussi un groupe d’amis – et une formation assez solide, que ce soit Alexandra et moi avec notre formation à Paris avec Jean-Laurent Cochet, et puis ensuite les mises en scène de Francis Azéma, qui fait que nous avons immédiatement créé des pièces avec quelque chose de sérieux dans l’approche. C’est-à-dire c’est de la comédie, mais pas comme on peut la trouver parfois. Pas de lourdeur ou de racolage. On a voulu être dans un registre où il y a de la finesse, surtout pas dans la vulgarité, avec des textes d’auteurs qui sont des textes solides. Parce qu’on a commencé avec Molière mais on a enchaîné avec Feydeau, etc. Des auteurs de comédie qui ont une écriture très très fine.

En 2015, vous allez sur un terrain plus dramatique avec Le Repas des Fauves. À ce moment-là, que motive cette évolution de votre terrain de jeu ?

C’est vrai qu’avec les comédies que nous avions jouées précédemment, on était sur le registre du vaudeville. On a été attiré par-là parce que je vais régulièrement à Paris, à la librairie théâtrale, pour lire des manuscrits de pièces et voir des pièces. Et donc j’avais vu Le Repas des Fauves, qui avait obtenu trois Molières, et j’avais été époustouflé par cette pièce, qui est à la fois une comédie où il y a une forte intensité dramatique, mais où il y a aussi des situations où on est amenés à rire. On n’est pas dans un drame absolu !

Donc ça a été un choix à l’unanimité avec les autres comédiens pour cette pièce, qui a effectivement marqué un tournant dans notre compagnie, et nous a permis d’aller ensuite sur d’autres pièces avec des auteurs contemporains comme Florian Zeller. Et Le Repas des Fauves est surtout devenu notre pièce phare, puisque ça fait 12 ans qu’on la joue tous les ans, avec toujours un énorme succès, à guichet fermé au Grenier Théâtre, mais aussi à l’extérieur.

La même année, la compagnie reçoit le Trophée de la meilleure pièce pour Impair et Pèrede Ray Cooney auFestival du Printemps du Rire de Toulouse. Qu’a représenté cette distinction pour vous ?

C’était une reconnaissance un peu officielle du milieu artistique toulousain, puisqu’à l’époque, le Festival du Rire avait quand même une grosse renommée à Toulouse. Ça a consolidé notre envie de poursuivre dans le registre de la comédie. Et puis ça nous a aussi apporté une forme de renommée, puisque ça a été repris dans les journaux, et nous a servi dans notre communication. Donc un public de plus en plus nombreux est venu voir ce qu’on faisait !

Aujourd’hui, la compagnie Cœur et Jardin, c’est plus de 22 créations, 2.000 représentations et plus de 250.000 spectateurs. Que vous procurent ces chiffres ?

C’est assez vertigineux ! Quand on a commencé, on avait joué notre pièce de Molière maximum 10 fois, sur une saison. Et on avait peut-être fait 1.000 ou 1.500 spectateurs pour cette pièce-là. On n’imaginait pas qu’on pourrait à la fois jouer autant de fois, créer autant de pièces, et surtout avoir la chance d’avoir un lieu. Puisqu’en 2012, on a eu l’opportunité de reprendre le Grenier Théâtre, qui avait été fermé pour des raisons de sécurité.

Nous avons fait des travaux importants dans le théâtre, avec l’aide de mécènes et de la mairie de Toulouse, pour le mettre aux normes de sécurité, l’embellir et pouvoir bien accueillir le public et les comédiens. Ce lieu nous a permis de pouvoir créer beaucoup plus de pièces et jouer beaucoup plus souvent. On joue désormais entre 80 et 90 dates dans notre théâtre avec notre compagnie, ce qui est déjà très important en termes de représentation.

Et ce qu’on n’imaginait pas non plus, c’est d’avoir un retentissement à l’extérieur, hors les murs, où nous sommes accueillis dans de grandes salles. On joue dans des théâtres de 400, 500, 600 places ! En plus, des directeurs de salles sur la région viennent voir nos spectacles, parce qu’ils en ont entendu parler, et nous achètent des spectacles : on ne l’imaginait toujours pas. Et aujourd’hui, on a même recruté une chargée de diffusion, une personne dont c’est le métier, qui se charge de commercialiser nos spectacles sur la région Occitanie.

Pourquoi l’Occitanie ?

Parce qu’il y a énormément de salles et de théâtres sur la région, de très très belles salles, et qu’on veut éviter de partir trop loin. Monopoliser les comédiens sur deux ou trois jours, en jouant à 500, 600 ou 700 kilomètres, pour toucher un cachet, je ne trouve pas ça correct. Donc on se limite à un rayon d’environ 200 kilomètres autour de Toulouse. Comme ça, les comédiens peuvent jouer et rentrer chez eux le lendemain, voire le soir même.

Parmi vos nombreux spectacles phares, Meurtre sur le Nil, La Puce à l’Oreille, Les Belles Soeurs, Les Amis du Placard, et bien d’autres encore. Quel regard portez-vous sur ces pièces ?

Toutes nos pièces ont eu un succès énorme. On ne s’est jamais plantés sur le choix des pièces. C’est aussi une de nos caractéristiques. Chaque fois que je découvre une pièce, un manuscrit, je le soumets aux comédiens, on fait une lecture à plusieurs, et on réfléchit en ayant toujours une incertitude du succès. Mais il y a plusieurs avis qui sont donnés, je ne suis pas le seul, ce qui nous garantit en quelque sorte un regard objectif. Et en réalité, toutes nos pièces ont été de grands succès.

Par exemple, La Puce à l’Oreille de Feydeau, on la joue depuis 5 ans, toujours avec autant de succès. On a aussi eu un très très beau succès avec Meurtre sur le Nil d’Agatha Christie. On était allés sur le registre de la pièce policière avec une auteure de renommée internationale. Là, on a une nouvelle pièce, qu’on joue depuis deux ans, qui s’appelle Silence, on tourne !, écrite par Patrick Haudecoeur et Gérald Sibleyras. Dans la salle, quand on la joue, c’est le délire. Les gens rient, et ils en pleurent.

coeur et jardin

Avec chacune de ses pièces, la compagnie s’illustre dans l’art de jouer avec les dynamiques des relations humaines. Diriez-vous qu’ici réside l’ADN Cœur et Jardin ?

Oui, et on est véritablement animés par notre objectif d’apporter du bonheur et de la joie au public. Notre principal moteur, c’est de créer de l’émotion, de la joie. C’est aussi la volonté, après nos pièces, d’aller rencontrer le public, qu’il reste boire un coup au bar, d’échanger avec lui. On a créé un public fidèle, parce qu’il apprécie non seulement les pièces, mais aussi le Grenier Théâtre et l’accueil. Ils se sentent un peu chez eux, ils discutent avec les comédiens… Il y a une forme de simplicité et d’humilité : j’insiste beaucoup là-dessus. Dans ce milieu, il y en a beaucoup qui ont tendance à avoir un égo surdimensionné. Je rappelle toujours qu’il faut rester humble, que si le public n’est pas là, on n’existe pas, et que le public fait partie de la création. Il fait partie du jeu, c’est lui qui nous modifie, qui nous amène à nous surpasser. Nous, on doit rendre au centuple ce que le public nous donne.

Les 20 ans de la compagnie seront célébrés le 30 septembre prochain. Comment avez-vous imaginé cette soirée anniversaire ?

Nous avons invité tous les comédiens qui ont joué dans Cœur et Jardin sur 20 ans, bien qu’ils ne puissent pas tous être là. Nous avons aussi invité les représentants officiels de la culture, la mairie de Toulouse, le Département, ainsi que les amis du Grenier Théâtre, qui sont ceux qui participent à l’association en tant que membres actifs, mais aussi quelques bénévoles, qui sont très importants dans la vie du théâtre. Les partenaires et mécènes, qui sont nombreux, et puis les journalistes, seront aussi de la partie. Ensuite, il y aura bien sûr un accueil au bar, et nous sommes en train de réaliser un film rétrospectif, qui reprend des petits extraits de toutes nos pièces, depuis George Dandin jusqu’à la dernière pièce actuelle, Les Belles Sœurs d’Éric Assous.

Après, il y aura un petit discours, que je ferai, et un concert d’Yvan Cujious et de Louis Winsberg. Yvan Cujious est un auteur, compositeur, chanteur et musicien, et Louis Winsberg est un magnifique guitariste, qui a joué avec les plus grands interprètes français. Ensemble, ils ont un spectacle qui rend hommage à Claude Nougaro. Enfin, il y aura un cocktail dînatoire pour les invités, où tout le monde va pouvoir échanger, évoquer les souvenirs… Un photographe sera présent pour prendre des photos et faire un film sur cette soirée.

Lors de cet évènement, vous aborderez également l’avenir de la compagnie. Après deux décennies d’existence, quels projets vous animent pour la suite de Cœur et Jardin ?

On a déjà deux créations qui sont lancées. Il y a d’abord Un Grand cri d’amour, l’une des plus grandes pièces de Josiane Balasko, et une autre pièce, qui s’appelle Vidéo Club, de Sébastien Thiéry. Cet auteur contemporain écrit des pièces particulières, et il y a ici un mélange de jeu d’acteur et de vidéo dans la pièce. Je ne vais pas dévoiler le pitch, mais ça sera très original ! On a d’ailleurs une autre pièce de lui que l’on joue, qui s’appelle Ramsès II, et qui est un énorme succès. Une de mes pièces préférées !

Nous avons aussi deux autres pièces qui sont en projet, qui commencent un peu à se travailler avec des lectures. Une pièce de Florian Zeller qui s’appelle Le Fils, avec laquelle on change totalement de registre, parce qu’on va sur la tragédie. On risque de vraiment surprendre le public ici, tandis que la deuxième pièce est un vaudeville d’un auteur anglais. J’ai déjà choisi les metteurs en scène et la distribution pour ces projets.

En parallèle, quels sont vos projets de développement ?

Notre objectif, c’est de toujours pouvoir faire nos pièces au Grenier Théâtre et apporter de la nouveauté auprès de nos publics, qui sont de plus en plus nombreux. Parce qu’on est un théâtre de quartier, dans le quartier de La Roseraie, où il y a une explosion de la démographie. Donc on va distribuer des programmes, et on voit qu’on anime vraiment le quartier, qu’il y a de plus en plus de spectateurs qui viennent au théâtre, parce qu’ils sont heureux d’avoir une salle de spectacle juste à côté. Après, notre principal objectif est de développer les représentations hors les murs sur la région. On cible au moins une trentaine de lieux sur la région, qui sont de belles salles, de beaux théâtres, avec des capacités de 300, 400, 500 places.

Et à côté de ça, on continue à développer notre projet citoyen et sociétal. C’est-à-dire qu’au-delà du projet culturel, nous animons avec notre administratrice et comédienne un atelier de théâtre pour des jeunes adultes avec un handicap mental. Nous avons aussi un cours de théâtre où on accueille des jeunes autistes avec d’autres personnes, puis nous développons de plus en plus de scolaires pour faire venir les collèges et les lycées dans notre théâtre, pour les intéresser au spectacle vivant et éventuellement créer des vocations.

Et en plus, nous offrons un séminaire de prise de parole en public à une association qui s’appelle Nos quartiers ont du talent, pour des jeunes diplômés de quartiers prioritaires, qui ont besoin de se préparer pour des entretiens d’embauche ou animer des réunions. On veut développer ce projet citoyen qui nous tient à cœur et nous différencie un peu des autres théâtres. Ça permet d’ailleurs aux entreprises de donner du sens au mécénat qu’ils font au sein de notre compagnie.

Propos recueillis par Inès Desnot

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