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Le livre comme vecteur de dialogue, selon Brice Torrecillas

by Ines Desnot

Le 12 mai dernier, « Le Modérateur » faisait son arrivée en librairies. Signé Brice Torrecillas, cet ouvrage est le premier à aborder le rôle d’animateur littéraire. Une position que l’auteur incarne avec un plaisir discontinu, depuis de nombreuses années, et dont il connaît les différentes facettes sur le bout des pages. Ce livre n’est donc pas un roman, mais une immersion dans un univers littéraire chéri par celui qui le dépeint. Entretien.

le modérateur
Brice Torrecillas © Inès Desnot

Culture 31 : « Le Modérateur » explore le rôle d’animateur littéraire. Pourquoi ce mot de « modérateur » ?

Brice Torrecillas : Il y a une dizaine d’années est apparu ce mot, qui ne colle pas du tout à ma fonction d’animateur littéraire. Puisqu’il ne s’agit pas de modérer les auteurs, mais au contraire, d’animer lorsque ça manque un peu d’entrain. Modérer, ça ne m’est jamais arrivé ! Je ne sais pas d’où vient ce terme. Je sais qu’on l’utilise aussi pour les forums de débat sur Internet, où les modérateurs s’assurent qu’il n’y ait pas de dérapage.

Comment appréhendez-vous ce rôle de pont entre écrivains et public ?

C’est tout l’objet de ce livre, composé de réflexions sur cette activité-là, de portraits de lecteurs et d’écrivains, d’anecdotes tirées de rencontres… C’est toute mon activité que j’essaie de décrire et de mettre en valeur ! Le lecteur comprend que mon rôle, ce n’est pas de critiquer des livres. Il s’agit de présenter un livre et une personnalité à un public, de dévoiler leurs richesses, de donner envie de les découvrir.

Le livre oscille entre différents genres, de l’essai intime au carnet de bord. Ce livre, c’est quoi ?

C’est un récit d’expérience ! Avec ce côté carnet de bord, on pourrait croire que j’ai pris des notes au fur et à mesure, ce qui n’est pas le cas. Un jour, je me suis assis à ma table de travail et j’ai commencé à faire un petit retour intérieur sur cette activité que je pratique depuis plus de 25 ans. J’ai alors réalisé que c’était un privilège d’avoir rencontré autant de personnes intéressantes et que c’était un livre qui n’existait pas ! Bien évidemment, je ne suis pas le seul modérateur de la Terre, ni de France ou de la région, mais personne n’avait encore écrit sur cette activité. Il m’a semblé intéressant d’expliquer en quoi elle consiste, et j’espère que lecteurs et lectrices seront d’accord.

La substance du livre plonge le lecteur dans l’univers des librairies, médiathèques, salons et festivals littéraires. Que vous évoquent ces environnements ?

Pour moi, ce sont des sortes de contre-pouvoirs sur la société, sur ce que je n’aime pas dans notre société. Ce sont des lieux de recueillement et d’analyse. Des lieux où l’on prend le temps, où l’on est dans l’intime, dans l’être et dans la nuance. Parce qu’il y a des discussions, parce qu’on s’écoute. À l’issue de la rencontre, du dialogue entre l’auteur et moi, le public prend la parole. Donc c’est complètement à rebours de tout ce que je n’aime pas dans notre société, même si, Dieu merci, elle ne se limite pas à ça. Ce sont des moments où on prend le temps d’échanger et de se découvrir. L’immédiateté, la superficialité et l’agressivité n’ont pas leur place.

Vous avez d’ailleurs pensé ce livre comme un témoignage de la vitalité des rencontres autour des livres. Cette vitalité vous semble-t-elle sous-estimée ?

Hélas, la lecture est en perte de vitesse, ça n’a échappé à personne. Donc, je ne vais pas dire que la littérature vit ses meilleurs moments. En revanche, on vit d’excellents moments au sein de ces rencontres, et ça vaut le coup d’être souligné. J’invite les gens à venir à la rencontre des auteurs et autrices parce que ça dépasse le simple livre, on prend des chemins de traverse, on découvre des gens… Et c’est tout à fait souhaitable !

« Le Modérateur » interroge d’ailleurs la place de la littérature aujourd’hui. Êtes-vous optimiste pour l’avenir de la littérature ?

Dans le livre, j’explique que je change sans arrêt d’avis. Parfois, je suis désespéré, je me dis que c’est fichu, et que les gens sont passés à autre chose avec les nouveaux médias, que je pratique par ailleurs très largement. Mais la plupart des gens les pratiquent au détriment de la littérature. Donc ça me déprime de voir qu’on vend de moins en moins de livres, et de voir que des libraires ferment sans arrêt. Rien que le mois dernier, plusieurs grandes librairies ont fermé ! Ça me rend très triste parce que la littérature a tellement de choses à apporter, et même le livre de manière générale. Puis parfois, je me dis que c’est un mauvais moment à passer, et que même s’il n’y a pas le nombre, il y aura toujours des passionnés pour défendre ce domaine-là.

Par ailleurs, vous allez proposer des lectures musicales, pour toucher un public plus large avec « Le Modérateur ». Les arts sont plus forts ensemble ?

En réalité, c’est l’idée d’un ami écrivain, Benoît Séverac. Après avoir lu ce livre, il m’a recommandé d’en faire un spectacle. D’autant plus que mon livre précédent – qu’il avait lu aussi – parlait de mon passé de chanteur. Effectivement, quand j’avais entre 20 et 30 ans, j’ai fait de la musique, j’étais sur les planches pendant une dizaine d’années. Pour lui, « Le Modérateur » se prête à l’oralité. Il m’a dit : « ça te permettra de renouer avec ce passé, et de rajeunir, puisque tu vas te retrouver ». Et je l’ai déjà fait ! C’est un plaisir, parce que je suis avec deux jeunes musiciens.

Et puis, ce qui m’importe beaucoup quand j’écris, c’est la musicalité, sur ce livre comme sur mes livres précédents. Peut-être justement parce que j’ai commencé par écrire des chansons avant d’écrire des récits. Donc cette oralité est commode à mettre en scène.

Pour finir, qu’aimeriez-vous que retienne le lecteur après avoir tourné la dernière page du livre ?

Si ce n’est pas encore le cas, j’aimerais qu’il réalise à quel point la littérature est indispensable à notre société et à la vie. J’aimerais aussi qu’il se dise que – si l’on peut se limiter à la lecture des livres – il y a une dimension supplémentaire offerte par la rencontre avec les gens qui les ont écrits.

Propos recueillis par Inès Desnot

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