Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Si la critique et le public ont découvert Patrice Jean avec L’Homme surnuméraire en 2017, les romans suivants – de La Poursuite de l’idéal à La Vie des spectres en passant par Le Parti d’Edgar Winger – confirmèrent l’éventail des talents de l’écrivain autant que la cohérence de ce qu’il faut bien appeler une œuvre. C’est un retour aux sources et aux origines que propose La Fin du monde avait pourtant bien commencé, paru fin 2025 aux éditions du Cherche Midi, puisque ce volume de près de 800 pages rassemble les trois premiers romans de l’auteur, publiés par les éditions Rue Fromentin, ainsi que des chroniques, des nouvelles, des critiques et des essais littéraires inédits.

Sortis entre 2013 et 2016, La France de Bernard, Les Structures du mal et Revenir à Lisbonne marquèrent ainsi l’entrée en littérature de cette sorte de chaînon manquant entre Benoît Duteurtre et Michel Houellebecq. Revenir à Lisbonne paraît le plus abouti de ces trois titres. Dès les premières pages, le ton goguenard avec lequel l’écrivain narre les évènements très ordinaires que traverse son héros (séance bricolage et soirée crémaillère chez un ami) se mêle à la prose altière d’extraits du Traité de l’honnête homme du XXIème siècle.
Conte moral et satire
Ce manifeste, signé par un mystérieux Lorenzo de Lenclos qui serait né en 1938, est le livre de chevet de Gilles Ménage qui y puise des enseignements paradoxaux. À la suite d’un quiproquo, Gilles, quarante-six ans, divorcé, professeur d’histoire, est pris pour un maçon par la charmante Armande, chargée de la programmation d’un centre culturel. Aux yeux de l’intellectuelle, rien n’est plus séduisant qu’un « manuel » et le faux maçon va donc se glisser dans la peau d’un autre, s’inventer une nouvelle vie… Revenir à Lisbonne possède les atours du conte moral comme de la satire. Au premier, il emprunte les renversements de situation et une certaine cruauté. À la seconde, la drôlerie et le trait qui fait mouche.
Les postures des bien-pensants narguant des ennemis imaginaires ou des tyrannies éteintes nous sont bien connus, mais on ne se lasse pas du spectacle de ces précieux ridicules se grisant « de réprobation morale comme un ivrogne se soûle avec une bouteille de mauvais vin ». Ce roman sur le mensonge et l’illusion fait, comme annoncé, un détour par Lisbonne à la recherche d’une jeune fille d’autrefois ayant joué, elle aussi, avec les faux-semblants. Des surprises sont à venir. Patrice Jean ne pouvait trouver meilleur décor que la ville de Pessoa, où certains attendent le retour d’un roi caché, pour cette histoire d’usurpation d’identité qui se conclut par : « Lecteur, passe ton chemin. » Ne suivez pas ce conseil.
La Fin du monde avait pourtant bien commencé • Le Cherche Midi

