Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Ibiza a beaucoup changé de Frédéric Beigbeder
Le titre du nouveau livre de Frédéric Beigbeder semble résonner comme le faire-part de décès de l’ancien nightclubber, du « jeune homme dérangé » d’autrefois avide d’alcools et de substances illicites. Ce n’est pas un scoop puisque de précédents ouvrages, comme Un Barrage contre l’Atlantique ou Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé, avaient déjà tiré les conclusions qui s’imposent : à partir d’un certain âge, sortir en boîte de nuit est ridicule et Ibiza ne vaut plus que pour sa vue sur la mer. Retiré depuis quelques années à Guéthary, l’auteur de 99 francs rassemble aujourd’hui une vingtaine de nouvelles, de chroniques, de textes inédits ou parus pour certains dans La NRF, Le Figaro Magazine ou Libération.

On y retrouve à l’occasion Octave Parango, le double romanesque de l’écrivain, et on découvre une confession que l’on peut prêter à son créateur : « J’ai l’impression que le roman est mort pour moi. Les autres écrivent ce qu’ils veulent : des faits divers romancés, des souvenirs déguisés, des aventures imaginaires ou des contes fantastiques, je les respecte tous. Mais je vous propose autre chose : ma dictature. » Oui, un écrivain n’est rien d’autre qu’un dictateur de papier, un roi sans royaume, un démiurge de fiction. Ailleurs, on lit cette sorte de pari pascalien perdu d’avance : « Je suis devenu écrivain pour rechercher quelqu’un qui n’existe pas. »
Ce que nous avons eu de meilleur
Et quand celui ou celle que l’on recherche se révèle enfin, cela peut être traumatisant, à l’image de la chute drolatique et glaçante de la nouvelle où notre héros découvre enfin qui était cette inoubliable « demoiselle sans prénom ». Une journée d’observation sociologique à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, un séjour à Center Parcs, des souvenirs du confinement ou des fêtes de Bayonne, des entretiens avec Barbie ou le Père Noël comptent parmi les motifs d’Ibiza a beaucoup changé. Des manières d’aphorismes épicent ces tableaux des temps où nous sommes : « La différence entre le XXème siècle et le XXIème, c’est que le XXème cherchait toujours à réduire les distances, alors que le XXIème ne fait que les augmenter. »
A propos de Paris, Beigbeder note : « Ceux qui y habitent sont insatisfaits, ceux qui n’y vivent pas se sentent méprisés. » L’exilé basque prend aussi des accents modianesques pour évoquer la ville : « Déambuler dans le labyrinthe des ruelles parisiennes, c’est marcher sur un millefeuille. Tous les passants ressemblent à des poètes maudits ou à des personnages de roman. » La frivolité, l’inconstance, la légèreté sont considérées par certains comme des défauts. Beigbeder en fait des qualités, une manière de vivre et de survivre. « Le meilleur de nous-mêmes s’immisce parfois dans ces paragraphes jetés à la va-vite, analogues à certaines rencontres d’une nuit, que nous croyons futiles et qui constituent peut-être l’apothéose de notre existence », écrit-il. « Ce que nous avons eu de meilleur ! », disait le vieux Flaubert.
Ibiza a beaucoup changé • Albin Michel
