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Britney Spears, miroir intime et politique au Théâtre du Pavé

by Ines Desnot

Du 7 au 14 avril 2026, la comédienne et metteuse en scène Lucie Roth dévoilera le seule-en-scène « Pour Britney », inspiré par le roman éponyme de Louise Chennevière. À travers l’histoire de Britney Spears, longuement malmenée par les médias et retenue captive d’une tutelle, la Toulousaine donnera à voir bien plus que le destin d’une popstar. Sur la scène du Théâtre du Pavé, elle déroulera des récits intimes, des mécanismes misogynes, des archives marquantes, et bien plus encore. Rencontre.

Lucie Roth Pour Britney
Lucie Roth enfant

Culture 31 : Avant la création du spectacle, que représentait Britney Spears pour toi ?

Lucie Roth : Maintenant que j’ai lu le livre « Pour Britney », c’est difficile d’enlever l’analyse vers laquelle il m’a amenée. Mais en vrai, enfant, je la trouvais très stylée, j’avais envie d’être comme elle. Il y avait vraiment ce truc de popstar. Quelques années plus tard, j’étais un peu dans l’âge où on est dans une critique de tout, où on trouve tout gênant. Et comme tout le monde, je l’ai trouvée un peu folle. Et même plus récemment, avec ses vidéos sur Instagram, je me disais qu’elle était folle, même si je ne me suis jamais moquée d’elle.

À l’origine, « Pour Britney » est un roman de l’autrice Louise Chennevière, publié en 2024. Comment l’as-tu découvert ?

C’était un hasard total. C’est un ami de mon copain qui le lui avait offert, et le livre traînait chez moi. Par curiosité, j’ai commencé à lire les deux premières pages, et au final, je n’ai pas pu m’arrêter. Louise Chennevière elle-même l’a écrit très vite, en deux semaines. Donc on est comme pris dans une espèce de tornade.

Dans le résumé de ton spectacle, tu dis d’ailleurs du roman : « je l’ai lu d’une traite et c’est comme ça que je vais essayer de le dire ». Qu’entends-tu par là ?

On a l’impression que le roman commence par une phrase qui ne se termine jamais. Il y a vraiment ce côté autoroute. Tu te demandes presque quand est-ce que ça respire, il y a très peu de ponctuation. Et justement, en écoutant des interviews de l’autrice, j’ai compris qu’elle avait écrit très rapidement, en refermant le livre des mémoires de Britney Spears. Elle a écrit ça en « mode danger » et je pense que c’est le fruit de choses qui ont maturé dans son esprit pendant des années. Et là, il fallait juste que ça sorte tel quel. Il y a plein de bugs, de choses répétées… Pour moi, c’est vraiment le texte brut qu’on peut lire.

Donc au moment de me questionner sur la manière de le dire sur scène, je me suis vraiment penchée sur cette question du « texte en continu », qui ne fait qu’avancer. Contrairement à d’autres mises en scène ou spectacles que j’ai pu faire, il n’y a pas de situation, et je suis seule sur scène. Il n’y a pas d’action en soi. C’est en ça que je me suis dit : « Si je fais un spectacle avec ce texte, la parole sera au centre. C’est ça qui va guider tout le travail de la mise en scène ». J’ai quand même essayé de trouver d’autres repères. Notamment avec des accessoires, des vidéos, des sons, des photos… Tout le travail de mise en scène a reposé sur le fait d’échapper un petit peu à ce texte, qui est très riche.

Tu dis toi-même ressentir le besoin de laisser sortir ce texte, de le laisser jaillir. Comment expliques-tu l’empreinte laissée par le roman de Louise Chennevière sur toi ?

Quand je l’ai lu pour la première fois, ça a été très douloureux. Et je pense que c’est aussi un livre sur le fait d’avoir 30 ans. L’autrice l’a écrit quand elle a eu 30 ans, et quand je jouerai la pièce, j’aurai cet âge-là. Donc je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre de la maturité. Elle a écrit ce livre quand elle était prête, et ça avait aussi mijoté en moi, même si je n’avais pas encore vraiment mis de mots dessus. Ça m’a un peu forcée à comprendre des trucs que j’étais en train d’assimiler. Ces choses étaient noir sur blanc, sous mes yeux. Et c’est pour cette raison qu’il y avait ce côté choquant et douloureux. Mais plus je travaille dessus, plus je me dis que c’est finalement positif et très lumineux.

Le fait de comprendre, ça permet de ne pas reproduire certains schémas. Ça permet aussi de comprendre tout ce qu’on porte, nous les filles/les femmes. Aujourd’hui, grâce à ce livre, j’ai de nouvelles réflexions, des pensées qui m’arrivent, et je sais d’où elles viennent. C’est aussi pour ça que c’était important pour moi de monter ce texte. Je me dis que ça peut avoir cet effet sur d’autres personnes. Plein de choses sont questionnées : « C’est quoi être une femme ? Être regardée ? Comment notre image prend parfois le pas sur ce qu’on veut raconter ? ».

Le livre comme le spectacle montrent effectivement ce que la société attend des femmes, et les conséquences de ces attentes inatteignables. Comment présentes-tu ces mécanismes sur scène ?

Dans le livre, il y a trois personnages. L’autrice, qui parle en son nom et dit « je », Britney Spears bien sûr, et Nelly Arcan, une écrivaine québécoise qui s’est suicidée. Moi, je prends la place de l’autrice. La frontière devient un peu fine entre la fiction et le documentaire. Dans le spectacle, il y a de vraies photos de moi, je dis le texte « en mon nom ». Je me mets vraiment à la place de Louise Chennevière.

Au-delà du récit autour de Britney Spears, il y a quelque chose de l’ordre de l’intime.

Oui. Même si Louise Chennevière prend Britney Spears comme référence – et c’est très bien parce que beaucoup de gens la connaissent – ça peut parler à tout le monde. C’est beaucoup plus lointain ! Britney Spears permet de mettre un personnage un peu éloigné du cœur du sujet, pour montrer des choses qu’on peut comprendre, célèbre ou pas. Les réflexions qu’un présentateur télé va lui faire, ce sont des réflexions que notre famille va nous faire.

Et finalement, le spectacle n’est pas seulement destiné aux femmes.

Au début, j’avais peur que le spectacle ne soit que pour les femmes, mais ce n’est pas du tout le cas. Il y a quelque chose dans l’écriture, que j’apporte encore plus dans l’interprétation, qui supplante la notion de jugement. On n’est pas là pour dire : « ce n’est pas bien de faire ça, mort aux hommes ». Mais ça a bien lieu ! Par exemple, aujourd’hui, je suis en boucle sur ce qui concerne Loana. En fait, c’est exactement la même histoire. Et elle se reproduit à l’infini. Je pense que c’est bien de le voir et de le comprendre, comme je l’ai fait quand j’ai lu le livre de Louise Chennevière.

J’ai l’impression que ce livre nous prend par la main pour nous mettre face aux faits. Des faits qu’on pourrait regarder d’un air détaché, comme on regarde la télé en faisant autre chose. D’ailleurs, je vais « forcer » les spectateurs et spectatrices à regarder des extraits d’interviews. Notamment quand un homme de 70 ans a dit à Britney Spears qu’il pourrait être son grand-père, avant de la draguer ouvertement. Tout ça, ce n’est pas pour accuser qui que ce soit, mais pour dire « vigilance, on évolue dans ce monde-là », et reprendre le pouvoir dessus, savoir qu’on peut dire stop. Ça permet aussi de se dire que c’est la somme de plein de choses similaires qu’on a pu voir à l’échelle médiatique ou qu’on a vécues dans l’intime.

Maintenant que tu as lu le roman et que tu as créé le spectacle « Pour Britney », quel est ton regard sur Britney Spears ?

Je ne sais pas si c’est le fait de l’avoir beaucoup travaillé, mais je m’identifie vraiment à l’autrice, quand elle dit qu’elle s’excuse auprès de Britney, ou même des gens qu’elle a côtoyé dans la vraie vie. En fait, elle explique qu’elle était tellement rentrée dans ce système, qu’elle en avait renié Britney et ce qu’elle avait adoré chez elle quand elle était petite. Elle l’a d’abord reniée parce qu’elle était vulgaire, puis parce qu’elle était « folle », etc. Elle dit qu’elle est désolée que ça ait été si facile pour elle de rentrer dans le moule et de ne pas s’accrocher à son instinct premier, qui était de d’adorer Britney. De mon côté aujourd’hui, je regrette aussi, je trouve ça horrible ce qui lui est arrivé. On ne pourra pas rattraper ça, je ne peux pas envoyer un texto à Britney Spears, mais je me dis que je peux améliorer ce rapport aux femmes, que ce soit dans mon travail ou ma vie personnelle.

« Pour Britney » porte donc un message autour de la misogynie intériorisée.

Oui ça parle de ça, même si Louise Chennevière ne le nomme pas comme ça. Elle parle de dégoût de soi. Elle explique qu’elle a très tôt appris le mépris de soi, etc. C’est-à-dire qu’elle se présentait au-dessus des « préoccupations de femmes ». Donc elle aborde cette misogynie intériorisée, et la double peine qu’elle représente, se juger soi et juger les autres.

Propos recueillis par Inès Desnot

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