Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Deniz Çakır, écrivain turc installé à Paris depuis les années 1970, se rend à Istanbul pour le tournage d’un documentaire qui lui est consacré. Le séjour sera aussi l’occasion de retrouver sa maîtresse Songül tandis que son épouse Pénélope, avec laquelle il forme un couple soudé par les habitudes, attendra son retour. Le temps du vol entre Paris et Istanbul, l’écrivain vieillissant se souviendra de son parcours fait de fuites et de retrouvailles, de rencontres, de voyages…

Le nouveau roman de Nedim Gürsel, remarquable écrivain de langue turque, évoque à travers l’existence d’un homme, qui fut contraint à l’exil pour échapper à la prison, un pan de l’histoire de la Turquie contemporaine. Çakır, manière de double fictionnel de l’auteur (qui lui prête d’ailleurs la paternité de certains de ses ouvrages), a été de cette génération ayant grandi au rythme des coups d’Etat et qui a trouvé en Europe un refuge en forme de déracinement. Le Dernier Passager est aussi une déclaration d’amour à Istanbul, « ville chérie » qui tient ici également du songe et qui charrie dans son sillage un lot de fantômes. Les méditations de Çakır le ramènent à Berlin ou Sarajevo, autres cités marquées par le poids de l’histoire et ses tragédies.
Echos intimes et universels
Ce roman-gigogne offre une réflexion sur les frontières, les identités (souvent meurtrières), le déclin des idéologies au profit des religions, la façon dont les mythes fondateurs d’une nation se transforment en mystifications, par exemple avec certains discours sur la grandeur ottomane masquant tant de massacres et de mensonges. Si Nedim Gürsel brasse ces thèmes avec autant de conviction que d’audace, notamment en abordant « la question kurde », c’est avec le souffle du romancier dont l’art de la digression participe à la réussite d’un texte mêlant le portrait d’un homme et des destinées collectives.
Les récits anciens, les poètes, les divinités mythologiques, leurs héros et leurs héroïnes ont leur place dans ce kaléidoscope plein de couleurs, de réminiscences, d’échos intime et universels. Surtout, l’auteur d’Un Long été à Istanbul et du Fils du capitaine signe une ode à la littérature dont « les portes s’ouvraient sur de lointains voyages, de nouveaux horizons et des amours imaginaires. » Le Dernier Passager en apporte une preuve vibrante.
Le Dernier Passager • Actes Sud

