Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Les Recyclés de Georges-Olivier Châteaureynaud
Dans un futur proche, chaque individu insatisfait de son conjoint, de son enfant ou autre membre de la famille peut déclencher une « procédure légale d’enlèvement et d’envoi au recyclage » à laquelle la personne visée ne peut s’opposer. Comme dans une sorte de « voirie des êtres », ces rebuts sont collectés et admis dans des centres spécialisés tandis que chaque week-end certains d’entre eux sont proposés à l’adoption à la façon d’une SPA pour humains. Attention : l’adopté ou le recyclé peut être rendu, tel « un simple retour d’article en magasin », s’il ne correspond pas aux attentes.

Kushim Nivôse est l’un de ces individus surnuméraires, mais il présente la particularité d’avoir initié son propre recyclage. Agé de quarante-huit ans, cet ancien professeur de latin, mis à la retraite d’office trois ans avant en raison d’une pénurie d’élèves, a cédé à l’ennui, à la fatigue, au « dégoût de la vie ». Ne se résignant pas au suicide, il a utilisé ce processus d’effacement que l’administration permet sans qu’il ne soit pour autant à l’abri d’une adoption…
Oppression doucereuse
Ecrivain à l’imaginaire débridé, maître de la nouvelle, Georges-Olivier Châteaureynaud signe avec son nouveau roman une dystopie étrangement réaliste. Si Les Recyclés distille par moments un climat qui peut évoquer le 1984 d’Orwell, la société décrite ici n’a que peu à voir avec les dictatures et les régimes totalitaires traditionnels. Pas de violence (du moins visible), pas d’idéologie affichée : c’est une oppression doucereuse, presque bienveillante, bureaucratique, efficace, qui règne en répondant à une soumission volontaire largement partagée. De fait, ce modèle n’est sans rappeler des traits de certaines sociétés à l’heure du Covid tout en anticipant des défis à venir : que faire des « inutiles » (chômeurs, vieux, inadaptés, malades…) dans un monde obéissant à l’efficacité, à la performance, à la réification…
Nul message cependant sous la plume de l’auteur de La Faculté des songes (prix Renaudot 1982) qui écrit en romancier et non en essayiste. Sur les pas de Nivôse, on découvre ainsi la vie quotidienne des « recyclés », leurs espérances, leur désarroi, notamment lors des visites d’un public attiré par une éventuelle adoption ou la simple curiosité. Des soirées clandestines sont organisées au sein du centre. Moyennant quelques billets, l’alcool est permis, la mixité aussi. Un semblant de vie reprend alors pour cette humanité suspendue. Un humour noir et glaçant traverse les pages, mais c’est la mélancolie et la singularité de son antihéros (dont on ne dévoilera pas les surprenantes tribulations) qui font d’abord le prix de ce roman mêlant avec brio le domaine du possible et celui de la pure fiction.

