Carlo Bergonzi m’a appris le respect absolu de la partition (Michele Pertusi)
Les reprises actuelles du chef-d’œuvre signé Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor au Théâtre du Capitole nous valent le retour sur notre scène de l’une des plus grandes basses de répertoire italien contemporaines : Michele Pertusi, dans le rôle plus compliqué qu’il n’en a l’air du chapelain Raimondo. Il s’en explique.
Rencontre.

Classictoulouse : Vous avez été l’élève de deux noms prestigieux de l’art lyrique transalpin : le ténor Carlo Bergonzi et le musicologue Rodolfo Celetti. Que vous ont-ils apporté ?
Michele Pertusi : Le professeur Celetti était avant tout un fin connaisseur de l’histoire vocale. Il connaissait les exercices à réaliser mais en réalité je n’ai pas étudié la technique vocale avec lui. C’était avant tout un historien des styles et plus particulièrement ceux du 19ème siècle italien. Il avait une connaissance encyclopédique des répertoires et des grands chanteurs les ayant interprétés. Il m’a beaucoup apporté dans ce domaine. J’ai eu la chance de faire deux académies à Busseto avec le maestro Bergonzi en 1986 et 1987. J’avais 20 ans alors. Nous avons préparé Luisa Miller et I Lombardi. Il m’a appris à chanter avec ma « vraie » voix, de manière libre et sereine. Je retiens aussi de son enseignement le respect absolu de la partition, de ce que voulaient les compositeurs. En chantant avec lui Lucia di Lammermoor j’ai beaucoup progressé sur la technique respiratoire simplement en le regardant. Ce fut la même chose lorsque je travaillais avec Alfredo Kraus et Joan Sutherland. Je mémorisais alors leurs attitudes, leurs respirations. Avec ces chanteurs le son était relaxé, contrairement au son serré qui ne développe pas la voix. Arrigo Pola m’a appris le métier et donc la technique vocale. Il me disait en souriant que cela pouvait me servir lorsque j’étais fatigué, sinon… Je dois dire que tout cela peut paraître artisanal, mais bon, ce fut ma formation. Je voudrais souligner mes années de conservatoire à Parme où j’ai pris des cours de chant baroque avec Mauro Uberti, c’est une vraie discipline que j’ai appliquée par la suite à toute mon activité.
Si mes souvenirs sont corrects, votre première apparition au Capitole date d’octobre 1990. Nicolas Joel vous a invité à faire vos débuts à Toulouse dans le rôle–titre de Don Giovanni sous la direction musicale de Friedemann Layer et dans une mise en scène de Jacques Rosner. Vous aviez alors 25 ans ! Quel souvenir gardez-vous de ce spectacle ?
J’ai un drôle de souvenir à vrai dire car je pense qu’à cette époque je n’étais pas encore prêt. C’était la première fois que je travaillais à l’étranger et en plus dans un grand théâtre. L’année suivante je me souviens avoir chanté le Mose in Egitto de Rossini avec Ruggero Raimondi et quand j’en écoute l’enregistrement je m’aperçois que je m’étais un peu amélioré, tout de même…

Très rapidement le circuit international et les plus grandes maisons de disques vous ont accaparé. Résultat, le Capitole ne vous a retrouvé qu’en mars 2017 dans le rôle de Silva de l’Ernani de Giuseppe Verdi sous la direction d’Evan Rogister et dans une mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman, un rôle qui vous tient certainement à cœur puisque c’est celui de vos débuts à Modène alors que vous avez 19 ans !
Il faut voir le contexte de Modène, c’était dans un théâtre « tranquille », avec tout un casting très jeune. Mais nous avions été très bien préparés, en particulier par le maestro Leone Magiera. C’était encore le temps de l’apprentissage.
Venons-en à cette Lucia di Lammermoor qui marque votre retour au Capitole. Vous avez chanté le rôle de Raimondo maintes et maintes fois de par le monde. Y en a-t-il une qui vous ait particulièrement marqué ?
Effectivement j’ai chanté Raimondo dans les plus grands théâtres du monde. Mais je me souviens particulièrement de la représentation dans laquelle Edgardo était Carlo Bergonzi. J’avais l’impression de chanter avec un véritable mythe vivant. Comment oublier aussi le plaisir que j’ai eu de chanter cet opéra avec l’Edgardo de Ramon Vargas et la Lucia de Mariella Devia au Metropolitan Opera de New York.
Ce personnage ne pose pas de problèmes vocaux particuliers mais il a un poids dramatique très important dans l’ouvrage cependant.
Certes il ne me pose pas de problèmes mais tout est relatif car son écriture est cependant très tendue, comme pour tous les rôles dans les opéras de Donizetti d’ailleurs. Vous avez raison de souligner qu’il a un poids dramatique important, d’autant que, s’il apparaît à la majorité du public comme un personnage positif, je pense que ce n’est pas aussi simple. Il évolue dans une zone grise pas très brillante en fait. Il faut savoir que s’il pousse Lucia à signer son contrat de mariage, c’est quelque part dans son propre intérêt. N’oublions pas qu’il est le chapelain des Ashton, qu’il sait ruinés, et que si le mariage avec Arturo ne se fait pas, il aura du souci personnellement… Sa qualité de prêtre lui donne une aura positive certes, mais il faut bien comprendre que d’autres intérêts que religieux sont pour lui en jeu.
Votre répertoire est immense et conjugue particulièrement Verdi, Donizetti, Rossini, Bellini, Mozart également. La fréquentation exclusive de ce répertoire est-elle à l’origine d’une voix aujourd’hui encore d’une qualité vertigineuse ?
J’ai aussi chanté, même si cela fut ponctuel, le répertoire français : les deux Faust, Les Huguenots, une fois Thaïs, Don Quichotte et Carmen. Ma carrière internationale a débuté avec Mozart, puis, chronologiquement, ont suivi Rossini, Bellini et Donizetti. En toute logique, Verdi est arrivé après, depuis une quinzaine d’années environ. En 2007/2008 j’ai compris que Rossini n’était plus dans ma vocalité. Son écriture est très instrumentale et me mettait mal à l’aise. Rossini écrit pour les voix comme pour l’orchestre. Cela demande au chanteur une souplesse que je n’avais plus. Certes l’an passé j’ai chanté Guillaume Tell à la Scala (ndlr : avec beaucoup de succès d’ailleurs), mais c’est autre chose.
Existe-t-il un rôle que vous aimeriez aborder ?
Il y en a plusieurs mais je dois dire qu’avant de quitter la carrière j’aimerais faire encore une fois Don Quichotte. Au regard de mon répertoire, il me manque cruellement un titre cependant : le Mefistofele de Boito. J’en rêve !!! Par contre j’ai abandonné l’idée d’un Boris Godounov, un rôle qui réclame, en plus de tout, une mémoire d’enfer.

Avez-vous ce que l’on appelle un rôle-signature ?
Dans les premiers temps de ma carrière c’est certainement Assur dans la Semiramide de Rossini. Aujourd’hui c’est Philippe II du Don Carlos de Verdi. J’ai eu la chance de chanter les deux versions, l’originale française et l’italienne. C’est certainement le personnage le plus complet et complexe de toute l’histoire verdienne. Imaginez un rôle qui compose avec le pouvoir, la politique, la religion, les liens familiaux, sa femme et son fils, sa maîtresse, sans oublier Posa qui est clairement le fils qu’il aurait aimé avoir. Son monologue est un moment littéralement métaphysique.
Quel regard portez-vous à ce jour sur l’évolution des mises en scène dans l’opéra ?
Je suis toujours très curieux des propositions que l’on peut faire aujourd’hui en terme de mise en scène moderne, mais le bilan est affligeant. Pour ma part, plus de 80% ne tiennent pas la distance et ne sont pas regardables. Je suis persuadé que le respect des intentions du librettiste et du compositeur est une clé d’entrée à l’opéra pour le jeune public. N’oublions jamais la part de rêve et de magie de l’opéra. Si sur scène on reproduit ce que l’on voit dans la rue ou aux actualités télévisées, je ne pense pas que cela fascine grand monde. Sans oublier que la plupart des spectateurs ne sont pas d’accord et le manifestent souvent bruyamment.

Quels sont vos projets immédiats après Toulouse ?
Je pars à Cagliari pour Norma puis je fais plusieurs concerts de Pâques à Vérone. J’enchaîne ensuite pendant trois mois à la Scala avec Nabucco et Lucia. Cet été je serais à Aix en Provence pour Les Vêpres siciliennes, en français, avant Torre del Lago, Vérone…
Propos recueillis par Robert Pénavayre
> Lucia di Lammermoor, un des sommets de la tragédie musicale romantique italienne

