Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
La biographie d’un artiste par un membre de sa famille peut facilement dériver vers certains travers : l’hagiographie ou à l’inverse le règlement de comptes, la compilation d’anecdotes sans intérêts. Par bonheur, Yann Bergheaud, le fils aîné de Jean-Louis Murat (1952-2023), né en 1971, évite ces écueils et, mieux encore, signe en ce début d’année un ouvrage passionnant sur l’un des plus grands auteur-compositeur-interprète français de son temps. La première réussite de Bergheaud (épaulé par le journaliste musical Marc Besse) est d’avoir trouvé la juste distance entre ses souvenirs personnels et la reconstitution du parcours de son géniteur. L’évocation intime, les rapports de Murat avec ses parents, les femmes de sa vie, ses enfants, ses petits-enfants, ont leur place sans que jamais la sphère privée ne soit le prétexte à un quelconque déballage ou ne parasite l’œuvre et sa mise en perspective. Cette juste et délicate articulation participe à la grande tenue et à l’intérêt du livre.

L’enfance, la jeunesse, les débuts dans la vie, les premiers pas dans la musique, les années de vache maigre, le succès de Cheyenne Autumn et du morceau Regrets en duo avec Mylène Farmer, puis à partir des années 2000 l’abondante production discographique (brillamment analysée), avec presque un album par an, sans oublier les albums en public : rien ne manque. Même les récits des tournées et des enregistrements (exercice qui pourrait vite être lassant) sont captivants. Témoignages de proches et de multiples collaborateurs ainsi que, bien sûr, les propres interventions de Jean-Louis Murat, qui n’était pas avare d’interviews, accompagnent la plume de Yann Bergheaud.
Présences de Murat
On retrouve donc la présence et l’univers de cet artiste singulier qui se disait « habité par une poésie triste » et qui n’a cessé d’explorer « le labyrinthe amoureux » sous les formes les plus variées. L’art du compositeur est parfaitement exposé par son fils qui souligne « cette quête de la mélodie parfaite emmitouflée dans des structures musicales discrètes, peu encombrées, laissant vivre les notes et les sentiments dans ce qu’il faut de silence pour qu’ils existent pleinement. » Profondément français, notamment par son amour de la langue et l’attachement à son Auvergne natale où il vivait, Murat fut façonné très tôt par les musiques anglo-saxonnes et Yann Bergheaud répertorie au fil du temps les influences majeures, « des veloutés de la pop anglaise » à la puissance du blues en passant par d’innombrables artistes, parfois inattendus. L’auteur du Lien défait s’en expliquait : « J’ai cette schizophrénie d’être à la fois possédé par la culture américaine et une culture d’expression française. Marier Robert Johnson et François Villon, c’est toute la difficulté. »
Le roman de Murat rappelle une ligne de conduite essentielle du musicien : ne jamais se répéter, expérimenter, sortir des sentiers battus, pratiquer l’appel du large et le retour aux sources, se nourrir d’autres musiques et d’autres auteurs pour mieux creuser son propre sillon. En témoignent, par exemple, des albums comme Madame Deshoulières (poèmes du XVIIème chantés avec Isabelle Huppert), 1829 (des textes de Jean-Pierre Béranger, chansonnier du XIXème), le magnifique Charles et Léo (réinterprétation des poèmes de Baudelaire mis en musique par Léo Ferré) ou l’expérimental Travaux sur la N89. Jean-Louis Murat surprenait, déroutait, détonnait. Jusque dans ses entretiens avec les journalistes où il se transformait volontiers en tonton flingueur. Le fils revient sur le sujet à travers un chapitre où il regrette que le créateur si fin et si sensible ait été quelques fois occulté par le bretteur et qu’il n’ait pas plus souvent fermé « sa grande bouche ». On peut le comprendre, mais Murat séduisait également par sa liberté de parole et de penser. Anarchiste antimoderne dans la lignée d’un Bernanos ou d’un Muray mâtiné de la gouaille d’un Michel Audiard, il déboulonnait les vaches sacrées et les conformismes de l’époque avec un humour cinglant et cette voix-là aussi nous manque.
Evidemment, Le roman de Murat s’adresse aux fans et aux connaisseurs de Murat. Cependant, on peut espérer qu’il serve de porte d’entrée à son œuvre pour d’autres publics. Ceux-ci découvriront la richesse d’un artiste convaincu que la langue comme la musique portaient « une splendeur disparue » et qui entretenait « la nostalgie d’un enchantement, d’un langage noué avec les éléments, la culture, les accents, les rites. » Ce livre n’est pas une simple œuvre de piété filiale, mais un tombeau, au sens littéraire du terme, qui rend Jean-Louis Murat extraordinairement vivant.
Le roman de Murat • Albin Michel

