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Il y a une autre rive d’Etienne de Montety

by Bruno del Puerto

Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.

Il y a une autre rive d’Etienne de Montety

Aux yeux de Rahman, son père Ibrahim In Salah n’existait plus vraiment depuis qu’il les avait quittés, lui et sa mère Halima, une quinzaine d’années plus tôt, pour revenir dans son Algérie natale afin de pouvoir suivre un islam rigoriste. Aussi, le voyage qu’effectue le jeune homme à Mediana, berceau de la famille paternelle, après la mort accidentelle d’Ibrahim, est autant l’occasion d’une découverte que de retrouvailles avec sa grand-mère ou ses cousins. Là-bas, il retrouve « des voix, des couleurs et des lumières » venues de la petite enfance, la chaleur du clan et de ceux qu’il avait perdus de vue. Il découvre aussi une Algérie profonde, pieuse, traditionnaliste et une Algérie ouverte à la modernité libérale malgré le poids de « la décennie noire » des années de la guerre civile contre les islamistes – passé récent devenu tabou.

Etienne De Montety © Astrid Di Crollalanza 36
Etienne De Montety © Astrid Di Crollalanza

Pour Rahman, ce séjour algérien a valeur d’épiphanie loin de sa vie parisienne dans la start-up TheSmartLab au sein de laquelle il vend des certificats de propriété numériques. Enfant de la tech, ce « digital native » vit avec son temps, se nourrit de « lunch box », se confie à son assistant vocal. On a foi dans le numérique, on croit que l’intelligence artificielle sera le genre humain. On est connecté, mais à quoi exactement ?

Etats d’âme

Directeur du Figaro littéraire, biographe de Thierry Maulnier et de Kléber Haedens, auteur de plusieurs romans parmi lesquels La Route du salut (prix des Deux-Magots 2014), L’Amant noir (prix Jean-Freustié 2017) ou La Grande Epreuve (Grand prix du Roman de l’Académie française 2020), Etienne de Montety signe avec Il y a une autre rive, qui vient de paraître, le récit captivant d’une prise de conscience. Au gré d’un cheminement personnel ponctué de rencontres, Rahman va éprouver le besoin vital d’embrasser quelque chose de plus grand que les divertissements et les simulacres des temps modernes. L’islam, avec sa soumission à des règles simples, pourrait être la réponse. A moins que le catholicisme, avec ses mystères incompréhensibles et ses paradoxes, ne lui ouvre le chemin vers une rive inattendue.

Avec le sens du détail et des dialogues, le goût des petits faits vrais, Etienne de Montety saisit l’esprit et le cœur d’une époque ainsi que d’un certain milieu où des êtres vivent avec des écrans comme « seule fenêtre sur le monde ». Il épingle la disparition de la vie concrète entre les individus au fil de scènes du quotidien peintes avec naturel. Par bonheur, l’écrivain nous épargne la lourdeur du roman à thèse ou la caricature du pamphlet. Son tableau de « la désincarnation grandissante du monde moderne » n’en est que plus juste et par là même plus fort. On songe à certains romans de François Taillandier pour cette capacité à peindre la grande mutation à l’œuvre à travers des motifs secondaires qui en disent cependant l’essentiel, à l’image du discours managérial et du globish à la mode.

Au-delà de ce vaste tableau, Il y a une autre rive est d’abord le roman sur la quête d’un homme et sa recherche du réel qui emprunte la voie de la spiritualité. A un moment, le patron de Rahman lui reproche d’avoir « des états d’âme » face à la déshumanisation qui vient dans le sillage de la technologie et des machines. On ne pouvait rêver meilleur compliment. Ces états d’âme – comme ceux d’Halima ou du frère Jean-Marie – font la beauté de ce roman lumineux et émouvant.

Christian Authier 


Librairies 1

Il y a une autre rive •  Stock

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