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Dimanche 20 Janvier 2019

Chronique de notre époque

Par Jérôme Gac

À Toulouse, le Groupe Merci met en scène au Théâtre de la Cité « Je suis Fassbinder », de Falk Richter.

 

  « Je suis Fassbinder » © Luc Jennepin

 

Compagnie dirigée par la metteuse en scène Solange Oswald et le plasticien Joël Fesel, le Groupe Merci montre depuis plus de vingt ans «des spectacles atypiques issus de textes d’auteurs vivants qui témoignent de la perte de nos valeurs et de ce qui menace notre destinée collective», explique Joël Fesel. Après avoir monté en 2014 « Trust », de Falk Richter, la troupe toulousaine basée au pavillon Mazar propose une mise en scène de « Je suis Fassbinder », autre pièce de l’auteur allemand. Pour Joël Fesel, Falk Richter «sait si bien ouvrir la “boîte noire”, celle de la psyché contemporaine, et raconter notre identité altérée – notamment aujourd’hui – par la peur, la peur de l’insécurité, la peur de l’étranger, la peur de l’effondrement du système financier, la peur du terrorisme… et de la catastrophe qui s’en suit : la montée partout des intégrismes d’extrême droite. Avec « Trust », Falk Richter faisait un récit de lui-même face au monde. Dans « Je suis Fassbinder », il est à nouveau question de l’artiste et de son engagement critique face à son temps. Mais que voudrait dire “être Fassbinder” aujourd’hui ? Est-ce encore possible d’incarner par l’art le combat violemment critique qu’il porta ? Le courage de l’artiste existe-t-il encore, sous quelle forme ?»

Auteur, acteur, metteur en scène et cinéaste prolifique des années soixante-dix, Rainer Werner Fassbinder s’est inlassablement emparé des tabous moraux et sociaux pour les exposer dans des œuvres évoluant à la frontière de l’underground et du populaire. Selon Falk Richter, «ce qui fait la singularité de Fassbinder, c’est son ouverture d’esprit, son honnêteté. Il a beaucoup parlé de lui et de ses expériences, de ses tentatives pour mener à bien sa vie d’artiste, ses relations… Il a beaucoup parlé de ses relations intimes, mais aussi de la réalité allemande, de l’histoire, de la politique en Allemagne. Il a observé combien le fascisme s’était immiscé dans les relations humaines, combien le contexte, le système politique avaient influencé les relations amoureuses, le mariage, et c’est ce qu’il a montré dans ses films.»

Falk Richter confesse : «Fassbinder n’est pas vraiment un modèle parce qu’il pouvait aussi être détestable, il lui arrivait de très mal traiter son entourage. Mais il avait également des qualités que je trouve absolument exemplaires : il est auteur, metteur en scène, il travaille énormément. Il y a chez lui une espèce d’aller-retour permanent entre sa vie et son travail. Tout ce qui lui arrive se retrouve, en quelque sorte, dans son travail. Chez moi, c’est la même chose : il m’arrive même parfois de ne plus pouvoir distinguer ce que je vis de ce qui arrive dans mes pièces. Voilà pourquoi Fassbinder m’a profondément inspiré. C’était le plus grand réalisateur allemand, à l’époque. Son originalité, c’était son incroyable radicalité, le fait qu’il aborde des thèmes peu courants dans les années soixante-dix. […] Il montrait avant tout des humains, des êtres complexes, et non des victimes ou des gens à problèmes. Ce n’est pas un intellectuel “pur jus”, ses films racontent des histoires dans lesquelles il aborde avec intelligence les tabous et les traumatismes de la société allemande, et montre surtout que le fascisme n’a pas disparu avec la fin de la seconde guerre mondiale, combien il perdure encore dans les années 50, 60 et 70 en Allemagne.»

Pour Falk Richter, Fassbinder «est un type d’artiste bien particulier, une sorte d’intellectuel émotionnel. Ça me permet une immense liberté. C’est presque comme si je ne décrivais pas un personnage ayant réellement existé – en Allemagne, tout le monde sait quasiment tout de lui – enfin, le public de théâtre, disons. Ici, je peux avoir recours à une surface de projection. C’est d’ailleurs mon idée : ne pas forcément m’en tenir à sa biographie, mais créer une sorte de mélange entre mon imaginaire et ce que Fassbinder a vraiment été, ce qu’il a vécu.» Falk Richter poursuit : «L’un de mes points de départ, et aussi le point de départ de cette pièce, c’est très concrètement l’un de ses films, « l’Allemagne en automne » [œuvre collective, assemblant plusieurs courts-métrages de réalisateurs différents]. Dans son film de trente minutes, il y a une scène où il réagit directement aux événements de 1977. En Allemagne, dans les années soixante-dix, il y avait un groupe terroriste, les Baader-Meinhof. Ils kidnappaient et assassinaient principalement – ou plutôt exclusivement – des grands patrons de l’industrie ou des banques, des gens qui étaient pour ainsi dire de mèche avec le capital international. Ce groupe était issu du mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam, et un jour, ses membres sont morts en prison. En Allemagne, le déroulement exact des faits est encore très controversé, rien n’est prouvé: ils étaient en cellules d’isolement, on peut supposer qu’ils ont été assassinés, l’État a déclaré qu’ils s’étaient suicidés. Fassbinder réagit à ces décès – qui ont été précédés par un détournement d’avion impressionnant – et on le voit discuter avec sa mère, débattre avec son amant sur les lois d’exception, sur l’état d’urgence décrété alors en Allemagne. On voit comment il tente de comprendre ce qui est en train de se passer. L’Allemagne est alors en pleine période terroriste, en plein état d’urgence, et tout le monde a peur.»

«Connaît-on actuellement un virage à droite et comment réagir à cela en tant qu’artiste ? Ce film est quasiment le point de départ de mon analyse de la situation actuelle en Allemagne et en France. La société allemande est incroyablement divisée en ce moment, je ne l’ai encore jamais connue si divisée ; personne ne sait où cela mènera. Il y a des mouvements d’extrême droite incroyablement forts, qui se sentent évidemment confortés dans leurs idées, exigent une Allemagne sans étrangers et obtiennent de plus en plus d’audience et de voix. La société est en train de se radicaliser, des étrangers ont été agressés, battus, en guise de vengeance en quelque sorte… Comment faire théâtre avec des thématiques comme le terrorisme, la xénophobie, l’homophobie, l’antisémitisme, les violences faites aux femmes… pratiquement en temps réel ?», se demandait Falk Richter dans cet entretien réalisé en 2015, par le Théâtre national de Strasbourg.

«Je crois que je me considère comme un chroniqueur de notre époque, quelqu’un qui raconte ce qui se passe. Je crois qu’il s’agit d’abord de la question de la confusion qui règne aujourd’hui au regard de la situation politique, et de ce que ça signifie, pour les individus, de vivre dans un monde qui peut changer d’un jour à l’autre. Un monde où nous ne savons pas exactement ce qui peut survenir, où l’Europe n’est plus un lieu sûr et connaît progressivement le même sort que le Moyen-Orient, où l’ensemble des conflits mondiaux portent de plus en plus atteinte aux populations civiles», déclarait Falk Richter, pendant l’écriture de sa pièce dont il cosigna une mise en scène avec Stanislas Nordey, au Théâtre national de Strasbourg.

Jérôme Gac
pour le mensuel Intramuros

 

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Je suis Fassbinder • Groupe Merci
du 9 au 20 janvier 2019